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Paris, Galerie Diane de Polignac – Du 12 février au 13 mars 2026
Elle est née sous le ciel argentin en 1930, a traversé l’océan pour s’épanouir sous la lumière crue de Rome, et a passé sa vie à construire une œuvre discrète, radicale et profondément singulière. La Galerie Diane de Polignac consacre une exposition majeure à Inès Blumencweig (1930-2025), intitulée Une Architecture de l’objet d’art. Pour la première fois depuis sa disparition en 2025, cette exposition offre au public parisien l’opportunité de mesurer l’ampleur et la cohérence d’un parcours qui a su conjuguer la rigueur de la construction avec la poésie de la matière.
Née à Buenos Aires, Inès Blumencweig hérite d’une double culture. Son père, Léonardo, est un juif polonais ayant fui l’Europe, et sa jeunesse argentine est bercée par les récits d’un monde lointain. Formée aux arts décoratifs à l’école Fernando Fader, inspirée du Bauhaus, elle fréquente les ateliers surréalistes avant de s’orienter vers la non-figuration aux côtés des informalistes argentins.
Mais c’est en 1961 que son destin bascule. Avec son mari, le peintre Mario Pucciarelli, elle s’installe à Rome. La Ville éternelle est alors un véritable laboratoire à ciel ouvert. Les salons bouillonnent d’idées nouvelles ; Fontana, Burri, Manzoni, puis les prémices de l’Arte Povera, redéfinissent le rapport à la forme et à la matière. Inès est au cœur de cette effervescence. Loin de se contenter d’être une spectatrice, elle absorbe chaque vibration, chaque déchirure, chaque instabilité, pour les transposer dans son propre langage plastique. Elle y croise également les artistes latino-américains qui, comme elle, cherchent leur place sur la scène européenne, tissant des liens qu’elle documentera avec acuité en tant que journaliste pour l’agence de presse italienne ANSA.
L’œuvre d’Inès Blumencweig est celle d’une exploratrice. Dès le début des années 1960, après un choc esthétique lors d’un voyage à New York où elle découvre l’expressionnisme abstrait, elle introduit le métal dans ses toiles, créant ce qu’elle nomme des « Structures sensibles ». Contrairement aux entailles violentes de Fontana, ses incisions métalliques agissent comme des portails, de douces ouvertures vers un espace intérieur et méditatif.
L’exposition à la Galerie Diane de Polignac retrace cette évolution avec une sélection d’œuvres emblématiques. On y voit le métal laisser progressivement place au bois, que l’artiste découpe, peint et structure. À la fin des années 1960, une nouvelle révolution s’opère : elle adopte le ruban de nylon. Tendu, vrillé, enroulé, ce matériau souple et coloré devient sa signature. Fait troublant, cette innovation coïncide avec l’émergence de la théorie physique des cordes. Sans jamais être didactique, l’artiste semble ainsi capter les ondes d’une réalité scientifique nouvelle. Benjamin de Roubaix, son neveu et témoin privilégié, note dans le catalogue : « Ses œuvres en métal et en bois présentent des enchevêtrements de “champs” de cuivre, que l’on pourrait qualifier de champs de lumière ou d’énergie, souvent appelés “ondulatoires”. »
Le titre de l’exposition, Une Architecture de l’objet d’art, n’est pas anodin. Il renvoie à la formation initiale de l’artiste et à une influence qui ne la quittera jamais. Dans les années 1980, cette sensibilité atteint son apogée avec le développement de petits objets articulés et de leurs dessins préparatoires. Véritables modes d’emploi poétiques, ces esquisses montrent une artiste qui pense l’œuvre dans l’espace, qui en dissèque les articulations avec la précision d’une architecte. La notion de « double face », si chère à Blumencweig, devient alors centrale. Chaque création, qu’elle soit dessin, sculpture ou découpage, engendre son symétrique, son négatif, invitant le spectateur à en faire le tour, à en devenir l’acteur.
L’exposition offre un rare dialogue entre ces sculptures et les dessins préparatoires, dévoilant les coulisses d’une pensée en action. On y découvre une artiste qui, à l’image des bifrons romains (ces figures à deux visages), regarde à la fois vers l’avant et vers l’arrière, vers la géométrie la plus stricte et vers une liberté presque ludique.
Restée volontairement en marge du bruit du monde, installée dans son atelier de la Via Canova à Rome, Inès Blumencweig n’a que très peu exposé après 1980. C’est grâce au travail de l’Institute for Studies on Latin American Art (ISLAA) et de son fondateur Ariel Aisiks, rencontré en 2018, que son œuvre a été exhumée de l’oubli. « Elle m’a appris que même les voix les plus discrètes produisent des échos qui refusent de se dissiper », écrit Aisiks en préface du catalogue. Les expositions à la Maison de l’Amérique Latine en 2022, puis à la Galerie Diane de Polignac en 2024, ont amorcé cette reconnaissance.
Aujourd’hui, cette nouvelle exposition à la Galerie Diane de Polignac s’inscrit dans le prolongement de ce travail de mémoire. Elle célèbre une artiste qui a fait de sa vie une œuvre d’intégrité. Une artiste qui, comme l’écrit son neveu Benjamin de Roubaix, a transformé le drame familial (son père pleurant chaque jour sa famille restée en Pologne) en une quête de beauté et de sens. Une artiste, enfin, dont la devise pourrait être ce poème écrit à Rome en 1981, cri du cœur adressé à l’histoire de l’art : « Attention homme, souvenons-nous de la préhistoire pendant laquelle la femme semblait ne pas avoir existé. »
Galerie Diane de Polignac
2 bis, rue de Grébeuval, 75007 Paris
www.dianedepolignac.com
Du 12 février au 13 mars 2026