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Avec « Dans ma robe, couleur du temps », sa première exposition personnelle à Paris, la sculptrice et céramiste Julia Haumont déploie un univers troublant et délicat autour du basculement de l’enfance vers l’adolescence.
C’est un titre emprunté au Peau d’Âne de Jacques Demy qui donne le ton. Dans ma robe, couleur du temps, présentée du 12 mars au 25 avril 2026 à la galerie Les filles du calvaire, dans le Marais, marque l’entrée en scène parisienne de Julia Haumont. À 34 ans, l’artiste née à Paris et installée à La Courneuve signe une exposition ambitieuse, pensée comme un parcours initiatique à travers les deux niveaux de la galerie.

Formée au textile à l’École de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne avant d’intégrer les Beaux-Arts de Paris dans l’atelier de Jean-Michel Alberola, Julia Haumont a fait de la faïence émaillée son matériau de prédilection. Ses sculptures grandeur nature représentent une même figure féminine et juvénile, déclinée en variations de postures — étirements, poses nonchalantes, corps adossés ou allongés. Ce jeu de dédoublement, emprunté à la logique de la peinture, transforme chaque pièce en un fragment d’un récit plus vaste.
Au rez-de-chaussée, on découvre un groupe de jeunes filles qui semblent surprises à la fin d’un cours de danse. Les postures sont relâchées, les chaussettes dépareillées malgré leur harmonie de teintes. Le spectateur entre dans une intimité à la fois collective et bienveillante, celle d’un vestiaire où les premières pudeurs de l’adolescence n’ont pas encore fait leur apparition. Des sculptures aux tonalités aquatiques — rouge, bleue, grise — viennent ponctuer l’ensemble, évoquant le rococo des miroirs baroques et la question des métamorphoses du corps.

L’étage opère une rupture subtile. Une seule sculpture apparaît d’abord : une jeune fille, mélancolique et sereine, qui a revêtu une robe de mariée — peut-être celle de sa mère. Mais le vêtement est déchiré au niveau du genou, et c’est par cette brèche que s’engouffrent toutes les questions de l’âge incertain. Sur un mur, un Arlequin dansant aux yeux peints sur un masque-assiette constitue la première présence masculine de l’exposition — désarticulée, distante, à la fois comique et pathétique.
Plus loin, des compositions textiles et des gravures sur toile à beurre introduisent la couleur et évoquent la pluralité des identités en construction. Dans un cabinet noir, deux bassins déhanchés en faïence entrouvrent le monde des découvertes à venir. Le parcours se lit comme le fil tendu d’une adolescence qui se noue au moment même où elle se dérobe.
L’une des forces du travail de Julia Haumont réside dans cette sérialité troublante. Ses figures se ressemblent toutes sans être identiques. Elles ont la même taille, ne vieillissent pas, mais se tiennent en équilibre sur la ligne étroite de la fin de l’enfance. L’artiste elle-même parle d’« elles » au pluriel, inscrivant ses personnages dans une dimension collective qui dépasse le portrait individuel. Le texte de Xavier Bourgine, qui accompagne l’exposition, y voit un écho aux pronoms collectifs de Monique Wittig — « on », « elles » — et rappelle le scandale provoqué en son temps par La Petite Danseuse de quatorze ans de Degas, qui exposait la réalité crue du corps de ballet à la Belle Époque.
Mais chez Haumont, il ne s’agit pas tant de dénoncer une prédation que d’inviter à relire les récits qui conditionnent le rapport au corps féminin. La « robe couleur du temps » n’est pas celle du conte merveilleux ; c’est celle d’un temps perdu, retrouvé et démystifié, où l’enfance s’évanouit sur les premières émotions de l’adolescence.

Si cette exposition marque sa première personnelle dans une galerie parisienne de premier plan, Julia Haumont n’est pas une inconnue. Passée par la Biennale internationale de céramique de Faenza, Art Paris, ARTISSIMA à Turin et le Musée Ettore Fico, elle a construit un parcours européen solide depuis sa sortie des Beaux-Arts en 2017. Nommée au Prix Danysz pour la création au féminin en 2023 et au Prix Sciences Po pour l’Art Contemporain en 2020, elle incarne une génération d’artistes qui renouvelle la sculpture figurative par le prisme de l’artisanat — faïence, textile, verre — et d’une temporalité lente, à contre-courant de l’accélération contemporaine.
Informations pratiques
Dans ma robe, couleur du temps — Julia Haumont Du 12 mars au 25 avril 2026 Galerie Les filles du calvaire — 17 rue des Filles-du-Calvaire, 75003 Paris Horaires : mardi 14h–18h30 / mercredi–samedi 11h–18h30