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Galerie Prima, Paris — 12 mars au 11 avril 2026
Il y a des questions que l’on n’ose pas poser. Pas parce qu’elles sont trop grandes, mais parce qu’elles sont trop vraies. « You still love me ? » En quelques mots, Pedro Oliveira pose sur la toile l’essentiel : le doute, la fragilité du lien, la peur silencieuse de ne pas être suffisant. C’est par cette fissure que commence la peinture.
Pour sa deuxième exposition à la Galerie Prima, l’artiste portugais installé à Paris — architecte de formation, peintre de vocation — présente un ensemble d’œuvres où le paysage n’est jamais tout à fait ce qu’il semble être. Pas de lieux identifiables, pas de géographie réelle. Ce que Pedro Oliveira peint, ce sont des projections : des espaces nés du souvenir, flottant entre ce qui a été vécu et ce qui est retenu.
Ses toiles procèdent par couches fines, superpositions translucides, effacements successifs. La surface devient un lieu d’apparition progressive où l’image se fait et se défait simultanément. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est quelque chose de plus trouble et de plus honnête : la représentation fidèle du travail de la mémoire elle-même, qui transforme, déforme, et finit par ne plus savoir exactement ce qu’elle garde.

Pour construire ce projet, Pedro Oliveira s’est appuyé sur la philosophie de José Gil — notamment sa notion d’« ombre blanche » développée dans Portugal, aujourd’hui : la peur d’exister (2004). Gil y décrit la manière dont certaines expériences semblent ne jamais s’ancrer pleinement dans le réel, se dissolvant avant même de produire une rupture. Cette suspension diffuse, Oliveira la traduit picturalement par un voile lumineux : non pas une obscurité qui cache, mais un excès de lumière qui empêche de voir clairement. La lumière, ici, n’éclaire pas — elle trouble.
Ce blanc omniprésent dans les paysages ne cherche pas à effacer. Il rend simplement les lieux impossibles à atteindre. Comme ces souvenirs que l’on croit tenir et qui glissent entre les doigts au moment où l’on tente de les saisir.

Parmi les œuvres présentées, le motif du gâteau d’anniversaire revient avec insistance. Sujet banal en apparence, il cristallise quelque chose d’essentiel dans la démarche d’Oliveira : la répétition ne stabilise pas l’image, elle l’inquiète. Chaque version de la scène ressemble à la précédente et s’en distingue imperceptiblement, comme si la mémoire n’arrivait jamais à fixer définitivement ce qu’elle a pourtant vécu. Les souvenirs changent avec le temps — parfois en mieux, parfois en pire, parfois en autre chose.
Ce principe traverse l’ensemble de l’exposition. Les tableaux ne sont pas des scènes à déchiffrer mais des espaces mentaux où plusieurs temporalités coexistent. Il faut leur accorder du temps, ralentir le regard, accepter l’incertitude.
Difficile de ne pas penser à Gerhard Richter face à ces surfaces qui oscillent entre figuration et dissolution, ou aux paysages de Tarkovski où le réel et l’onirique se fondent sans jamais se résoudre. Mais Pedro Oliveira ne cite pas ses références : il les habite. Ce qui le distingue, c’est la dimension profondément autobiographique de sa démarche — une réflexion sur la filiation, l’amour paternel, le besoin de reconnaissance.

« You still love me ? » La question n’est jamais posée au bon interlocuteur. Elle flotte dans le paysage comme une inscription à moitié effacée, visible seulement à celui qui prend la peine de regarder vraiment. Et c’est peut-être là tout l’enjeu de cette exposition : apprendre à voir à travers le blanc.
Pedro Oliveira — « You Still Love Me ? »
Du 12 mars au 11 avril 2026
Galerie Prima — 13 rue Notre-Dame-de-Nazareth, Paris
galerieprima.com