
Quand le musée Gulbenkian renoue avec ses années fondatrices
Lorsqu’un musée choisit de se réinventer en regardant vers son propre passé, il prend un pari risqué :…


Il existe une catégorie particulière de rénovations muséales qui, au lieu de courir vers le futur, choisissent délibérément de remonter le temps. Le Musée Calouste Gulbenkian de Lisbonne s’inscrit dans cette démarche paradoxale : rouvert à l’occasion des 70 ans de la Fondation Gulbenkian, célébrés le 18 juillet, l’établissement ne cherche pas à réinventer sa muséographie mais à retrouver la sienne, celle de 1969, année de son inauguration. Le chantier, lancé en mars 2025, s’est ainsi appuyé sur les archives plutôt que sur les tendances, restituant la soie, le bois et la moquette d’origine pour recomposer une atmosphère que l’on croyait perdue. Une entreprise qui mérite d’être interrogée : à l’heure où les musées rivalisent d’immersion numérique et de scénographies spectaculaires, que signifie ce désir de fidélité au passé ?
Le premier réflexe serait de voir dans cette restauration un simple exercice de conservation patrimoniale. Ce serait sous-estimer la portée de la décision. Le bâtiment historique, conçu par le trio d’architectes portugais Ruy Jervis d’Athouguia, Alberto Pessoa et Pedro Cid, accompagnés notamment par le muséologue Georges-Henri Rivière et l’architecte italien Franco Albini, portait en lui une pensée du regard qui a peu à peu été trahie par les aménagements successifs. Le retour d’un paravent de métal et de bois entre les galeries européennes et la salle consacrée à la Chine et au Japon en est l’illustration la plus fine. Là où un mur avait tranché l’espace, ce dispositif latté restitue un jeu de transparence : le visiteur entrevoit les œuvres de la salle suivante, il devine avant de découvrir. Cette réintroduction n’est pas décorative, elle réhabilite une manière de circuler dans l’art faite d’anticipation et de continuité, à rebours de la logique contemporaine du cloisonnement thématique.
Le rétablissement du dialogue entre les galeries et les jardins procède de la même intelligence. En dégageant certaines perspectives sur les cours intérieures, la rénovation rappelle que ce musée fut pensé comme un organisme relié à son environnement, où la lumière naturelle et la végétation participaient de l’expérience esthétique. On mesure ici la différence avec la boîte noire climatisée devenue norme : le Gulbenkian assume que l’art se regarde aussi dans un rapport au dehors.
L’aspect le plus émouvant de cette réouverture tient sans doute à ce qui remonte des réserves. Un musée n’est jamais que la partie visible d’une collection, et celle réunie par Calouste Sarkis Gulbenkian, entrepreneur arménien ottoman, compte plus de 6 000 pièces. La salle René Lalique, refondue sur le modèle ancien avec ses murs redevenus verts et ses vitrines aux verres convexes évoquant les courbes de l’Art nouveau, accueille désormais des tableaux de John Singer Sargent et du préraphaélite Edward Burne-Jones. Le geste est subtil : il ne s’agit pas d’aligner des chefs-d’œuvre mais de recréer une cohérence sensorielle, une continuité entre le bijou, le verre et la peinture d’une même sensibilité fin-de-siècle.
Ailleurs dans le parcours réapparaissent des estampes japonaises, des bronzes du XIXe siècle et un parasol vénitien de cérémonie, tenus à l’écart pendant des années. Ces résurgences racontent une vérité rarement dite : la permanence d’un accrochage est une fiction, et chaque réserve est un cimetière provisoire d’œuvres attendant leur retour. En les rappelant à la lumière, le musée avoue que sa collection permanente était incomplète.
Cette renaissance ne s’isole pas. Elle s’inscrit dans les célébrations des 70 ans de la Fondation, créée en 1956 à Lisbonne selon la volonté testamentaire de son fondateur, et dotée d’antennes à Paris et à Londres. Une exposition inaugurale retrace l’histoire de l’institution à travers ses affiches, tandis que le chœur et l’orchestre Gulbenkian, dirigés par Carlo Rizzi et accompagnés de la soprano Sonya Yoncheva, offrent un versant musical à l’événement. Dès septembre, des projections de concerts cultes, de La Dernière Valse filmée par Scorsese à Don’t Look Back consacré à Bob Dylan, prolongeront les festivités jusqu’en décembre. On retrouve là l’ADN pluridisciplinaire d’une fondation qui n’a jamais cantonné la culture aux beaux-arts. Reste une question : ce retour aux sources saura-t-il parler aux nouvelles générations, ou séduira-t-il surtout ceux qui gardent la mémoire du musée d’autrefois ? La réponse se lira dans les salles retrouvées.