Moments clés
Une structure éclatée en trois volets
Allison Glenn organise la biennale en exposition centrale, programmes performatifs et rencontre publique de trois jours.Extended Footprint disperse l'œuvre à travers le continent
Des fragments de commandes torontoises sont montrés simultanément dans des institutions d'Alaska, de Saint-Louis, Detroit et New York.Rebecca Belmore relie déchets plastiques et récit nishnaabeg
Gichigami met en scène sept vêtements de bouteilles plastiques portés lors d'une marche silencieuse à Queen's Park.Une biennale qui privilégie la lenteur au spectacle
L'édition mise sur la marche silencieuse, le repas partagé et la sculpture de terre plutôt que sur les prouesses techniques.Depuis l’automne, Toronto est devenue une carte à déplier plutôt qu’un musée à visiter : la quatrième édition de la Toronto Biennial of Art, intitulée Things Fall Apart et confiée à la commissaire Allison Glenn, établie à Detroit, se déploie jusqu’au 20 décembre 2026 dans des dizaines de lieux de la ville et de sa périphérie. Toujours pilotée par sa directrice générale fondatrice, Patrizia Libralato, la manifestation réunit pendant douze semaines plus de trente artistes et collectifs — parmi lesquels Coco Fusco, Kent Monkman, Nanibah Chacon, Raphaël Barontini, Cameron Harvey ou Skawennati — et présente seize commandes inédites. Le titre emprunte simultanément au poème de William Butler Yeats The Second Coming (1919) et au roman de Chinua Achebe paru en 1958 sur la colonisation britannique au Nigeria.
La question posée par Allison Glenn tient en une ligne, et elle est redoutable : que nous apprennent les artistes qui font de la rupture un outil de compréhension du monde, voire un instrument ontologique ? Formulée ainsi, elle ressemble davantage à un sujet de séminaire qu’à un programme d’exposition. Mais la biennale la traduit en gestes très concrets, en prenant la région des Grands Lacs comme point de départ pour suivre plus de vingt routes commerciales, voies d’eau et trajectoires humaines à travers cinq continents. C’est le prolongement assumé de l’enquête sur les cours d’eau amorcée par l’édition de 2019, alors centrée sur les géographies torontoises.

Clés de lecture
Quel est le thème de la quatrième édition de la Toronto Biennial of Art ?
La rupture comme outil de compréhension, empruntée à Yeats et Achebe.
Comment la commissaire Allison Glenn a-t-elle structuré la biennale ?
Trois volets : exposition, programmes d'artistes, rencontre publique de trois jours.
Qu'est-ce que le dispositif Extended Footprint ?
Des fragments d'œuvres montrés simultanément dans des institutions nord-américaines partenaires.
Quelles œuvres illustrent la démarche de la biennale ?
Gichigami de Rebecca Belmore et la sculpture de terre de Nirbhai Singh Sidhu.
Quand la fracture cesse d’être une métaphore pour devenir un mode d’organisation
La véritable audace de cette édition n’est pas thématique mais structurelle. Allison Glenn a scindé la biennale en trois corps distincts : une exposition centrale adossée à des méthodologies de collectivité, de souveraineté, de réflexion et de refus ; un ensemble de performances et de programmes conduits par les artistes ; et enfin une rencontre publique de trois jours, du 16 au 18 octobre, conçue comme un rassemblement polyphonique de « détenteurs de savoirs » — artistes, co-commissaires, Aînés, gardiens du savoir, scientifiques, agriculteurs, musiciens. Ce moment s’articule autour de trois piliers : l’arrivée par l’eau, l’ancrage, le départ, avec débats, performances et repas partagés dans plusieurs lieux de la ville.

S’y ajoute une initiative baptisée Extended Footprint : des fragments de commandes réalisées pour Toronto sont montrés au même moment par des partenaires nord-américains, de l’Anchorage Museum en Alaska à la Counterpublic Triennial de Saint-Louis, en passant par le jardin Amend d’Allana Clarke à Detroit, la Medina Triennial dans l’État de New York et Times Square Arts à Manhattan. Le dispositif est cohérent avec le propos : si la rupture est féconde, l’œuvre peut exister en morceaux séparés par des milliers de kilomètres. Il pose pourtant une question que la biennale ne tranche pas : à force de dissémination, qui verra jamais l’ensemble ? Le visiteur torontois n’aura accès qu’à une partie ; le spectateur d’Alaska, à une autre. On peut y lire une critique élégante de l’exhaustivité muséale — ou un pari sur un public qui n’existe que sous forme d’hypothèse.
Des œuvres qui rendent la théorie physique, de la marche silencieuse au sol du Punjab

Heureusement, les œuvres résistent à l’abstraction du cadre. Rebecca Belmore, avec Gichigami, a conçu sept vêtements couverts de bouteilles d’eau en plastique, portés lors d’une marche silencieuse à travers Queen’s Park le week-end d’ouverture, avant d’être installés à l’Art Museum de l’University of Toronto pour toute la durée de la biennale. L’artiste raconte l’origine du projet : un séjour familial à Thunder Bay, face au lac Supérieur et à un parc abritant des personnes sans logement, puis la vision d’un aigle royal se posant sur un amas de déchets dans une décharge. Elle relie l’image au récit nishnaabeg d’un déluge laissant les animaux prisonniers des eaux, et résume : nous vivons dans une mer de déchets que nous avons fabriquée, et le récit de création rappelle que chacun a besoin d’une terre.
À l’opposé du tumulte du centre-ville, l’artiste torontois Nirbhai (nep) Singh Sidhu présente au Gurdwara sikh de Scarborough A Deathless Potential In Remembrance By You, sculpture façonnée avec de la terre provenant du Gurdwara Sri Fatehgarh Sahib, au Punjab. L’œuvre incarne le Jivan Mukti, état de libération spirituelle atteint de son vivant, accessible par le Simran (écoute profonde), la Seva (service désintéressé) et la Sangat (communauté). Au University of Toronto Art Centre, Julien Creuzet convoque le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire et la figure carnavalesque du diable rouge martiniquais, entité fluide, androgyne, insoumise. Quant à Brendan Fernandes, il a embarqué le public sur le lac Ontario avec The Calls, chœur de dix-huit voix guidé par deux danseurs, où sirènes vocales et sons abstraits composent, selon l’artiste, une proposition de solidarité pour des temps précaires.
Une biennale qui préfère l’écoute au spectacle
Reste l’essentiel : dans une ville de sept millions d’habitants où se parlent plus de deux cents langues, cette édition refuse le grand geste unificateur. Elle mise sur la lenteur — la marche silencieuse, le repas partagé, la sculpture de terre dans un lieu de culte de banlieue — là où d’autres biennales alignent les prouesses techniques. C’est son risque et sa dignité. La rupture y est moins un effet visuel qu’une méthode de travail : accepter que le tout ne soit jamais visible, et faire confiance aux fragments.
En bref
- Artistes : Coco Fusco, Kent Monkman, Nanibah Chacon, Raphaël Barontini, Cameron Harvey, Skawennati, Rebecca Belmore, Julien Creuzet, Brendan Fernandes, Nirbhai (nep) Singh Sidhu, Allana Clarke
- Exposition : Toronto Biennial of Art 2026 : Things Fall Apart
- Lieu : divers lieux, dont le University of Toronto Art Centre, l’Art Museum de l’University of Toronto et le Gurdwara sikh de Scarborough
- Ville : Toronto
- Dates : jusqu’au 20 décembre 2026
- Commissariat : Allison Glenn
- Photographies : © Rebecca Tisdelle-Macias








