Tomás Saraceno : quand les araignées tissent un savoir non humain Tomás Saraceno : quand les araignées tissent un savoir non humain

Tomás Saraceno tisse avec les araignées un savoir non humain

En confiant ses sculptures à des arachnides architectes, Tomás Saraceno interroge nos hiérarchies du vivant et déplace la notion même d’auteur.
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Moments clés

Une toile d'araignée à l'échelle humaine

Algo-r(h)i(y)thms transforme les visiteurs en vibrations qui activent un instrument de musique collectif fait de cordes tendues.

L'intelligence comme propriété du réseau

Saraceno conçoit la toile d'araignée comme un organe de traitement de l'information où l'intelligence est distribuée dans la structure et non centralisée.

Voler sans kérosène

Le volet Aerocene applique cette logique distribuée à l'aérien en développant des déplacements sans énergie fossile.

Une œuvre restituée aux communautés indigènes

The Sanctuary of Water, créée avec onze communautés du Red Atacama touchées par l'extraction du lithium, leur appartiendra une fois achevée.

Il faut imaginer la scène : dans les salles du Haus der Kunst, à Munich, un visiteur avance à tâtons entre des centaines de cordes tendues du sol au plafond, et chaque frôlement déclenche une note grave qui se propage dans la structure. L’œuvre s’appelle Algo-r(h)i(y)thms, elle date de 2019, et elle est signée Tomás Saraceno, artiste né en Argentine en 1973 et installé à Berlin. Le dispositif n’a rien d’une métaphore décorative : c’est une toile d’araignée à l’échelle humaine, un instrument de musique collectif dont les visiteurs deviennent les insectes, les doigts, les capteurs. On y entre comme dans une machine, sauf que la machine est faite de fibres, de tension mécanique et de corps en mouvement.

Cette installation est aujourd’hui l’un des points d’ancrage de Ancestral Futures, présentée au Haus der Kunst comme la plus vaste rétrospective jamais consacrée en Allemagne à l’artiste. Près de vingt ans de recherches y sont dépliés, à la croisée de l’art, de l’architecture, des sciences naturelles et des savoirs écologiques traditionnels. Le reste du parcours fonctionne sur le même principe d’économie matérielle : des sphères flottantes photographiées en noir et blanc comme des constellations, des structures légères qui ne demandent ni moteur, ni combustible, ni alimentation électrique pour tenir en l’air. Rien ici ne clignote, rien ne calcule. Et c’est précisément ce qui rend la proposition intéressante à l’heure où toute exposition prétendant parler d’intelligence s’équipe d’un écran et d’un modèle génératif.

La toile d'araignée est un organe de traitement de l'information. Elle capte des vibrations, les filtre, les hiérarchise, et transforme un signal mécanique en décision
Installation artistique reliant des fils à un des formes circulaires à la manière d'une toile d'arraignée formant un grand réseau.
Algo-r(h)i(y)thms, une œuvre de 2019, telle qu'elle a été présentée au public de la Haus der Kunst © Agostino Osio

Clés de lecture

Qu'est-ce qu'Ancestral Futures, l'exposition de Tomás Saraceno au Haus der Kunst ?

La plus vaste rétrospective allemande consacrée à l'artiste, à Munich.

Comment fonctionne l'installation Algo-r(h)i(y)thms ?

Des cordes tendues transforment les mouvements des visiteurs en vibrations sonores collectives.

Quelle vision de l'intelligence défend Tomás Saraceno à travers les toiles d'araignée ?

Une intelligence distribuée dans la structure du réseau, non centralisée dans un cerveau.

Qu'est-ce que The Sanctuary of Water et à qui appartiendra l'œuvre ?

Une commande créée avec des communautés indigènes argentines, qui en deviendront propriétaires.

Une corde pincée transmet de l’information aussi sûrement qu’un câble réseau

Le pari théorique de Saraceno tient dans une inversion simple : la toile d’araignée est un organe de traitement de l’information. Elle capte des vibrations, les filtre, les hiérarchise, et transforme un signal mécanique en décision — attaquer, ignorer, réparer. L’artiste observe ces architectures depuis près de deux décennies au sein de Arachnophilia, l’une des communautés transdisciplinaires qu’il a fondées, aux côtés de Museo Aero Solar et de l’Aerocene Foundation. Dans ce cadre, l’intelligence n’est pas une propriété du cerveau, ni du processeur : c’est une propriété de la structure, répartie dans le réseau lui-même.

Photo en noir et blanc d'une installation artistique faite de bulles flottante à la manière d'une constellation.
© Agostino Osio

On pourrait objecter que la comparaison est devenue un lieu commun du discours écologique contemporain. Sauf que Saraceno la prend au pied de la lettre, jusqu’à ses conséquences énergétiques. Le volet Aerocene de son travail consiste à penser l’air comme territoire commun et à fabriquer des manières de s’y déplacer sans énergie fossile. Autrement dit : si l’on admet qu’un système distribué peut être intelligent sans centre de calcul, alors on doit aussi admettre qu’un vol peut avoir lieu sans kérosène. La cohérence est rare dans un milieu artistique qui dénonce volontiers l’extractivisme depuis des installations gourmandes en watts.

La pièce la plus politique de l’exposition est un transfert de propriété

Bien avant l'IA, Tomás Saraceno inventait déjà une autre forme d'intelligence
Bien avant l'essor de l'intelligence artificielle, l'artiste Tomás Saraceno explorait déjà une autre forme d'intelligence

Le moment le plus inattendu du parcours n’est pourtant ni sonore ni aérien. Il s’agit d’une commande nouvelle, conçue avec les communautés indigènes du Red Atacama, aux Salinas Grandes, dans le nord de l’Argentine, où l’extraction du lithium bouleverse les cycles de l’eau. Le projet, intitulé The Sanctuary of Water, prend acte de cette lutte — et surtout, une fois achevé, il appartiendra aux onze communautés indigènes qui en sont à l’origine, et non à l’institution allemande qui en a financé la production.

C’est là que l’exposition cesse d’être une déclaration d’intention. Le lithium est la matière première des batteries, donc des véhicules électriques, donc d’une partie de l’infrastructure qui soutient l’économie numérique. Désigner la saline argentine comme le point de départ d’une œuvre montrée à Munich, c’est rappeler que le nuage a un sous-sol, et que ce sous-sol est en train d’être vidé. Rendre la propriété de l’œuvre aux habitants de ce territoire, c’est transformer une convention juridique — qui possède quoi, qui conserve, qui prête — en matériau artistique à part entière.

Reste à savoir si le musée peut vraiment se laisser désorganiser

Il serait malhonnête de ne pas pointer la tension. Une rétrospective reste une rétrospective : elle consacre une signature individuelle, celle d’un artiste berlinois dont le nom circule dans les grandes institutions, au moment même où son discours célèbre l’anonymat du collectif et des formes de savoir non occidentales. Le risque d’une esthétisation du vivant, où l’araignée devient un argument de scénographie, n’est jamais loin.

Mais Ancestral Futures a le mérite de proposer un test concret plutôt qu’une posture. Les cordes de Algo-r(h)i(y)thms ne produisent rien tant que personne ne les touche : l’œuvre n’existe que par la coordination improvisée de plusieurs corps dans une même pièce. C’est une définition assez exacte de ce que les réseaux de neurones promettent et ne tiennent pas — une intelligence qui ne fonctionne qu’à plusieurs, et dont le coût d’entrée se limite à tendre la main.

En bref

  • Produit : Ancestral Futures, exposition personnelle de Tomás Saraceno au Haus der Kunst, Munich, réunissant notamment Algo-r(h)i(y)thms (2019) et la nouvelle commande The Sanctuary of Water
  • Visuels : © Agostino Osio