Moments clés
Une autorisation trouvée au musée
Une œuvre vue au musée convainc Julien Vigouroux qu'il peut peindre avec simplicité, sans virtuosité technique.Homme, la figure fondatrice de la série
Le bonhomme carré dessiné dans l'enfance devient la première toile de la série, retournée tête en bas.La coulure comme méthode de création
Vigouroux laisse la peinture s'écouler librement, estimant que la vraie maîtrise consiste à composer avec le réel plutôt qu'à le contrôler.Des toiles entre intime et critique sociale
De L'Amérique, critique du capitalisme, à No Comment, geste resté figé, les œuvres mêlent regard politique et histoires personnelles.Tout le monde a ce placard : celui où l’on range les vieux pots de peinture, refermés « au cas où », jusqu’au jour où l’on découvre que la peinture a séché. Chez Julien Vigouroux, ces fonds de pots ont fini sur la toile. Sous la signature VGX, il rassemble dans son portfolio 2026 une série de peintures nées de restes : antirouille noire, acrylique et glycéro récupérées, toiles déjà peintes avec ses enfants, tôles rouillées. Un principe tient l’ensemble et lui donne son titre : « Composer avec ce qui est ».
Clés de lecture
Qu'est-ce qui a poussé Julien Vigouroux à peindre avec des fonds de pots de peinture ?
Une révélation devant une œuvre simple vue au musée.
Quelle est la première œuvre de la série de VGX ?
Homme, née d'un bonhomme carré dessiné à l'enfance.
Comment Julien Vigouroux travaille-t-il la matière picturale ?
En laissant la peinture s'écouler librement selon la gravité.
Quels thèmes aborde la série 'Composer avec ce qui est' ?
L'amour, le corps, la critique sociale et l'Amérique contemporaine.
Une autorisation venue du musée
Longtemps, l’artiste n’ose pas toucher aux toiles qui encombrent la maison. Certaines sont les siennes, d’autres ont été peintes par ses enfants ; chacune, écrit-il, possède déjà son histoire. Le déclic vient d’un tableau vu au musée, devant lequel il revient plusieurs jours de suite. Ce n’est ni la technique ni la virtuosité qui le retiennent, mais la simplicité du geste. Cette œuvre, résume-t-il, ne lui a pas appris à peindre : « Elle m’en a donné l’autorisation. »
De retour chez lui, il n’achète rien. Il regarde ce qui est déjà là : les pots, les vieilles toiles, les outils oubliés dans l’atelier. Et une figure ressurgit, celle d’un petit bonhomme carré dessiné à la maternelle, à une époque où sa maîtresse lui expliquait que les bonshommes sont ronds.
Homme, la figure fondatrice
Ce bonhomme carré devient le point de départ de Homme (100 × 100 × 3 cm), première œuvre de la série. La silhouette, tracée avant toute intervention picturale, est volontairement naïve, sans visage, universelle. Vigouroux la retourne tête en bas : elle évoque alors, selon lui, « une plongée dans les méandres de l’existence plutôt qu’une chute ». Autour d’elle, les lignes d’antirouille noire épousent les contours, suivent la fluidité de la matière et finissent par envahir la toile, une ancienne toile peinte avec ses enfants, recouverte de restes de peinture murale blanche.
Tout le vocabulaire de VGX est déjà là : économie de moyens, dialogue avec la gravité, confiance accordée au processus plutôt qu’au résultat.
Laisser la coulure décider
La méthode est d’une grande sobriété. Un vieux tournevis pour ouvrir le pot, la peinture qu’on laisse s’écouler lentement, la toile posée à plat. Pour L’Amérique, la matière coule du tournevis sans jamais toucher le support : « Le geste guide, la gravité dessine. » Très vite, l’artiste comprend qu’il ne peut pas imposer son rythme à la matière. Chaque fond de pot a son caractère, chaque goutte modifie le dessin. Il en tire une conviction : « la seule maîtrise véritable n’est pas de contrôler le réel, mais simplement de composer avec lui ».

Les accidents deviennent alors des alliés. Dans Don de soi, un Christ en croix vu de dos, la chaleur a fait fondre l’acrylique : bulles, accumulations, fines arêtes saillantes. Vigouroux ne les efface pas, il les laisse participer au sacrifice représenté. Dans Trance en Dance, la toile a séché à plat avant d’être redressée plusieurs jours plus tard ; le surplus de matière encore liquide a glissé sous l’effet de la gravité, dessinant le drapé de la robe et des coulures qui débordent du cadre.

Avec No Comment, il inaugure une autre technique, le coffrage : le contour est tracé directement au tube, puis l’intérieur est coulé. Il la pousse plus loin dans Conviction, où l’épaisseur de la peinture se craquelle en séchant jusqu’à former une peau, celle d’un éléphant ou d’un rhinocéros, carapace d’une figure qui avance tête baissée.

Des corps, et un regard sur le monde
La figure humaine traverse toute la série. Dans Femme Amour, une silhouette émerge d’un espace vert qui semble à la fois la soutenir et l’absorber, tandis que des lignes jaunes s’échappent du corps. Homme Femme réunit ensuite les deux figures explorées séparément : deux corps face à face, traversés par un même mouvement, que l’artiste décrit comme une ode à l’amour et à la rencontre.


Le propos se fait parfois plus frontal. L’Amérique (40 × 40 × 2 cm) part d’une « vision critique de l’Amérique contemporaine » : la Statue de la Liberté y devient une figure massive, presque monstrueuse, que l’artiste lit comme l’image d’un capitalisme sans limite. Certains traits évoquent volontairement Donald Trump, précise-t-il, non comme un portrait mais comme l’incarnation d’une certaine vision du pouvoir. À l’inverse, No Comment, une main au doigt d’honneur sur des rayures vives, est née d’un cadeau de fête des Pères jamais envoyé : un geste resté figé sur la toile, faute de mots.

Habiter le réel
D’autres toiles explorent la résistance et l’élan : Babouchka, figure ancrée au cœur du chaos de la matière, ou Liberté, dont les passages rouges et verts deviennent translucides comme un vitrail lorsqu’on les éclaire par l’arrière. Partout revient la même idée : l’œuvre n’illustre pas une idée préexistante, elle naît d’un dialogue entre une intention et ce qui existe déjà. « Chaque trace, chaque accident, chaque réaction de la matière devient une possibilité plutôt qu’un défaut », écrit Julien Vigouroux.
Une peinture d’économie et d’écoute, donc, qui se veut avant tout, selon ses mots, « une invitation à habiter le réel, à ralentir, à observer ».
Julien Vigouroux (VGX), Portfolio 2026
Site : vgx-art.fr
Instagram : @v_g_r_x
Visuels : © Julien Vigouroux / VGX







