Moments clés
Un prix qui finance un livre à écrire plutôt qu'un livre achevé
Le prix du Livre Robert Delpire 2026 couronne un projet d'ouvrage inédit, Caty, la vie, la mort, dont la parution est prévue fin 2027 chez Delpire.Deux photographes réunis depuis 1989 au sein de Tendance Floue
Caty Jan et Mat Jacob ont cofondé le collectif Tendance Floue en 1991 et partagé plus de dix ans de collaboration photographique.Un AVC qui interrompt l'œuvre de Caty Jan en 2003
Victime d'un accident vasculaire cérébral en 2003, Caty Jan perd l'usage de la parole et cesse de photographier jusqu'à sa mort en novembre 2025.Un livre en deux volumes pour cosigner malgré l'absence de parole
L'ouvrage sépare les images inédites de Caty Jan et les clichés plus intimes de Mat Jacob, préservant deux regards distincts face à la disparition.Caty Jan et Mat Jacob, deux photographes liés depuis 1989 et cofondateurs du collectif Tendance Floue en 1991, sont les lauréats de la deuxième édition du prix du Livre Robert Delpire, annoncée début octobre 2026. La distinction récompense un projet d’ouvrage intitulé Caty, la vie, la mort, qui paraîtra chez Delpire à la fin de l’année 2027. Le jury, présidé par la photographe Sarah Moon, réunissait Quentin Bajac, directeur du Jeu de Paume, le réalisateur José Chidlovsky, Michel Christolhomme, président de Pour que l’esprit vive, Héloïse Conesa, chargée de la collection de photographie contemporaine au département des Estampes et de la Photographie de la BnF, Emmanuelle Kouchner, directrice des éditions Delpire, l’écrivain et metteur en scène Wajdi Mouawad et la critique Natacha Wolinski. Chaque membre y défendait un projet avant que la discussion ne tranche.
Les images qui circulent avec l’annonce disent déjà l’ampleur du corpus. Côté Caty Jan : un Voyage dans les pays de l’Est réalisé en 1991, l’année même de la fondation du collectif ; Naître à la Havane, photographié à Cuba en 1995 ; Sur la route, pris en 2003 dans le cadre de Nationale Zéro, l’un des chantiers collectifs de Tendance Floue. Côté Mat Jacob : des portraits de sa compagne, à Paris en 1991, en Chine en 1993. Deux regards qui se sont croisés pendant plus de dix ans, jusqu’à l’accident vasculaire cérébral dont Caty Jan est victime en 2003. Elle perd alors l’usage de la parole et cesse définitivement de photographier. Elle est morte en novembre 2025.

Clés de lecture
Qui sont les lauréats du prix du Livre Robert Delpire 2026 ?
Caty Jan et Mat Jacob, cofondateurs du collectif Tendance Floue en 1991.
Quel est le projet d'ouvrage récompensé ?
Caty, la vie, la mort, à paraître aux éditions Delpire fin 2027.
En quoi consiste la particularité du prix du Livre Robert Delpire ?
Il finance et accompagne un livre encore à l'état de projet, pas déjà publié.
Comment le livre aborde-t-il la disparition de Caty Jan ?
En juxtaposant ses images inédites et des portraits intimes signés Mat Jacob, en deux volumes.
Un prix qui finance un livre à faire plutôt qu’un livre déjà fait
La singularité de cette récompense tient à son calendrier. Là où la plupart des prix d’édition photographique couronnent un ouvrage imprimé, celui-ci intervient en amont : il choisit une maquette, une intention, un ensemble d’images, et s’engage à les transformer en objet publié. Entre l’annonce de 2026 et la parution prévue fin 2027, il y a donc une année entière de fabrication, d’editing, de dialogue entre l’auteur et la maison. C’est une mécanique rare, et assez fidèle à l’héritage de Robert Delpire, pour qui l’éditeur n’était pas un prestataire mais un coauteur de l’image.

Cette temporalité change aussi la nature du jugement rendu. Le jury n’a pas évalué un résultat mais un pari. En 2023, la première édition avait distingué Dolorès Marat, photographe d’une couleur saturée et nocturne dont Le chameau heureux, réalisé en Tunisie en 1997, reste l’une des images emblématiques. Deux ans plus tard, le choix se porte sur un projet encore à l’état de promesse, et sur une autrice qui n’a jamais publié de livre de son vivant. Le prix fonctionne ici comme un acte de réparation éditoriale autant que comme une consécration.
Signer à deux quand l’un des deux ne peut plus parler

Reste la question la plus délicate, celle que l’ouvrage devra affronter page après page : comment cosigner avec quelqu’un qui n’est plus là, et qui, vingt-deux ans durant, n’a plus eu accès à la parole ? Le projet est annoncé en deux volumes, l’un composé d’images inédites, l’autre plus intime. Cette séparation est sans doute la meilleure réponse formelle possible : plutôt que de fondre les deux regards dans un montage unique, qui aurait fait du survivant le monteur exclusif du récit, l’architecture du livre maintient une distance, une juxtaposition, presque un vis-à-vis.
On touche là à un point de méthode qui dépasse largement le cas particulier. La photographie documentaire française a produit, depuis trente ans, une abondante littérature de l’intime, où le proche malade, vieillissant ou mourant devient sujet. Le risque de captation y est constant. Ce qui distingue ici le dispositif, c’est que la personne photographiée est aussi, et d’abord, une photographe : son propre travail entre dans le livre à égalité, avec ses reportages cubains, ses voyages à l’Est, ses contributions aux projets collectifs. L’ouvrage ne raconte pas seulement une disparition, il restitue une œuvre que l’accident avait interrompue avant qu’elle n’ait trouvé sa forme imprimée.

Ce que le collectif doit à ses membres empêchés
Tendance Floue s’est construit sur une idée simple et longtemps minoritaire : le travail en commun, la signature partagée, la contestation du photographe-auteur solitaire. Mat Jacob, qui a par ailleurs exploré les passerelles entre photographie et bande dessinée, appartient à cette culture de l’hybridation et du récit à plusieurs voix. Que le livre à venir soit présenté comme un travail à quatre mains prolonge cette logique jusqu’à son point limite, là où la collaboration doit se passer de l’accord verbal de l’un des deux auteurs.

Il y aura donc, fin 2027, un livre à lire avec une vigilance particulière : non comme un hommage, genre souvent trop confortable, mais comme un test grandeur nature de ce que peut l’édition photographique quand elle s’attaque à la question de la voix, de son retrait et de sa restitution. Le prix a choisi un sujet qui lui résiste. C’est plutôt bon signe.
En bref
- Artistes : Caty Jan et Mat Jacob, collectif Tendance Floue
- Œuvre : Caty, la vie, la mort, lauréat du prix du Livre Robert Delpire 2026, à paraître aux éditions Delpire
- Dates : prix remis en 2026 ; parution de l’ouvrage prévue fin 2027
- Crédits œuvres : Naître à la Havane, Cuba, 1995 © Caty Jan, Tendance Floue ; Voyage dans les pays de l’Est, 1991 © Caty Jan, Tendance Floue ; Sur la route, 2003, projet Nationale Zéro © Caty Jan, Tendance Floue ; Caty Jan, Paris, 1991 © Mat Jacob, Tendance Floue ; Caty Jan, Chine, 1993 © Mat Jacob, Tendance Floue








