Manuscrit enluminé : la Bibliothèque nationale de France lance un appel aux dons Manuscrit enluminé : la Bibliothèque nationale de France lance un appel aux dons

Manuscrit enluminé, la Bibliothèque nationale de France veut vos dons

Faute de crédits, la Bibliothèque nationale de France se tourne vers le mécénat participatif pour éviter l’exil d’un joyau enluminé.
Lightfoot : le scooter cargo solaire pour vos trajets du quotidien
Lightfoot : le scooter cargo solaire pour vos trajets

Moments clés

Un manuscrit unique en danger

Le manuscrit des Enseignements d'Anne de France, réapparu en 2025, est l'unique exemplaire connu et a été classé Trésor national pour éviter son exportation.

Un programme éducatif politique

Le texte transmet l'expérience d'une femme de pouvoir à sa fille, combinant enseignements pratiques et manifeste politique illustré par l'Histoire du siège de Brest.

Un fragment d'une bibliothèque dispersée

Le manuscrit appartient à la célèbre bibliothèque des Bourbons, saisie au XVIe siècle et devenue le cœur des collections de la Bibliothèque nationale de France.

Numérisation et accès public

La BnF envisage de restaurer, numériser et mettre en ligne le manuscrit pour le rendre universellement accessible tout en le conservant physiquement.

Anne de France (1461-1522) n’a pas seulement gouverné le royaume pendant près de huit ans, comme régente, en attendant que son frère Charles VIII atteigne sa majorité : elle a aussi écrit. Vers 1505, à Lyon, un atelier d’enluminure copie et orne pour elle un volume destiné à sa fille Suzanne de Bourbon (1491-1521), alors âgée de treize ans : les Enseignements, suivis de l’Histoire du siège de Brest. Réapparu en 2025 dans une collection privée, retiré in extremis d’une vente organisée par Christie’s et classé Trésor national, ce manuscrit sur parchemin fait aujourd’hui l’objet d’un appel aux dons : la Bibliothèque nationale de France a jusqu’au 31 décembre pour rassembler les 500 000 euros nécessaires à son acquisition.

L’objet est d’une précision presque technique dans sa singularité : vingt miniatures, un ex-libris, une reliure frappée des armes de Suzanne de Bourbon. Aucun autre exemplaire manuscrit des Enseignements n’est connu. Autrement dit, ce n’est pas un exemplaire parmi d’autres d’un texte diffusé, c’est le support unique d’une œuvre — une situation qui, pour un lecteur du XXIe siècle habitué à la copie sans perte, relève presque de la science-fiction inversée. La destruction du volume équivaudrait à l’effacement d’un fichier dont il n’existerait aucune sauvegarde.

La destruction du volume équivaudrait à l'effacement d'un fichier dont il n'existerait aucune sauvegarde.
Manuscrit des Enseignements d’Anne de France, suivis de l' Histoire du siège de Brest, début du XVIe siècle. © Marie Hamel - BnF
Le manuscrit des Enseignements d'Anne de France, suivis de l'Histoire du siège de Brest, réalisé au début du XVIe siècle © Marie Hamel – BnF

Clés de lecture

Quel est le contenu du manuscrit enluminé d'Anne de France?

Il rassemble les Enseignements destinés à l'éducation de sa fille et l'Histoire du siège de Brest.

Pourquoi ce manuscrit est-il irremplaçable?

C'est l'unique exemplaire connu des Enseignements, aucune autre copie n'existe, ce qui le rend d'une valeur inestimable.

Comment ce manuscrit est-il lié à la Bibliothèque nationale de France?

Il appartient à la bibliothèque des Bourbons, saisie au XVIe siècle et devenue le fondement des collections historiques de la BnF.

Quel est l'objectif de la collecte de fonds lancée par la BnF?

Réunir 500 000 euros pour acquérir le manuscrit avant le 31 décembre et le numériser pour un accès public.

Un texte conçu comme une interface entre une mère et sa fille

Ce que contient le volume tient du programme éducatif autant que du manifeste politique. Les Enseignements forment un traité sur la formation d’une princesse, rédigé par une femme qui avait administré un royaume en pleine tension entre les grands seigneurs et un pouvoir royal en voie d’affirmation. La BnF, sur la page consacrée à sa collecte, souligne que l’ouvrage incarne une transmission directe d’expérience et de savoir entre femmes, à la fois héritage familial et ambition pédagogique.

Manuscrit des Enseignements d’Anne de France, suivis de l' Histoire du siège de Brest, début du XVIe siècle. © Marie Hamel - BnF
Datant du début du XVIe siècle, ce manuscrit réunit les Enseignements d'Anne de France et l'Histoire du siège de Brest © Marie Hamel – BnF

La seconde partie, l’Histoire du siège de Brest, fonctionne comme une démonstration par l’exemple. L’action se situe pendant la guerre de Cent Ans : le seigneur et la dame du Chastel, chargés de la citadelle de Brest, y sont assiégés par le Prince de Galles. La professeure émérite de littérature française de la Renaissance Éliane Viennot, dans son édition du texte (H. Champion, 2002), a montré qu’il s’agissait d’illustrer le propos pédagogique développé dans les Enseignements, et que la nouvelle réécrit un récit antérieur d’Antoine de La Sale en refondant entièrement le portrait de l’héroïne : dévouement à la cité dont elle a la charge, courage, maîtrise de soi exemplaire. Le modèle n’est pas décoratif, il est opératoire — un cahier des charges moral remis à une adolescente destinée à hériter d’un immense apanage.

Une bibliothèque démembrée que la numérisation pourrait reconstituer

Manuscrit des Enseignements d’Anne de France, suivis de l' Histoire du siège de Brest, début du XVIe siècle. © Marie Hamel - BnF
Les Enseignements d'Anne de France, suivis de l'Histoire du siège de Brest, dans un manuscrit du début du XVIe siècle © Marie Hamel – BnF

L’enjeu dépasse la pièce elle-même. La bibliothèque des Bourbons fut la plus grande bibliothèque privée après celle de François Ier ; saisie, elle est rattachée aux collections royales en 1527, et forme aujourd’hui le cœur des fonds historiques de la Bibliothèque nationale de France. Le manuscrit des Enseignements est donc un fragment dispersé d’un ensemble dont l’institution conserve la matrice. Le faire revenir, ce n’est pas ajouter une ligne à un inventaire : c’est refermer une parenthèse de cinq siècles.

La BnF annonce qu’en cas de succès, le volume serait restauré, numérisé, puis présenté dans le parcours de ses collections permanentes. Il rejoindrait ainsi un corpus d’œuvres manuscrites féminines déjà consultable en ligne, où figure notamment La Cité des dames de Christine de Pizan (XVe siècle). C’est là que le dossier devient intéressant pour qui s’intéresse aux cultures numériques : la justification de l’achat n’est plus seulement conservatoire, elle est diffusionnelle. On acquiert un objet rare pour produire une copie universellement accessible.

Manuscrit des Enseignements d’Anne de France, suivis de l' Histoire du siège de Brest, début du XVIe siècle. © Marie Hamel - BnF
Ce manuscrit du début du XVIe siècle rassemble les Enseignements d'Anne de France ainsi que l'Histoire du siège de Brest © Marie Hamel – BnF

Ce que la collecte publique révèle de notre rapport à la rareté

Il y a une ironie fertile dans ce montage. L’unicité matérielle — un seul parchemin, une seule reliure armoriée — fixe le prix. La reproductibilité numérique, elle, fabrique l’argument public : sans elle, difficile de convaincre des donateurs individuels de financer un volume qu’ils ne toucheront jamais. Le fac-similé haute résolution devient la contrepartie démocratique du privilège de possession, et l’on peut se demander si, à terme, la mise en ligne ne deviendra pas la condition tacite de toute acquisition patrimoniale financée par le public.

Reste une question que la collecte pose sans la formuler : combien de manuscrits comparables dorment encore dans des collections privées, et combien réapparaîtront un jour dans un catalogue de vente plutôt que dans un inventaire scientifique ? Le dispositif du Trésor national permet de retenir un objet au bord du départ, mais il agit toujours dans l’urgence, avec une date butoir et une somme à réunir. L’échéance du 31 décembre dira si un texte écrit par une femme de pouvoir pour sa fille, il y a environ cinq cents ans, rejoint enfin la bibliothèque dont il n’aurait jamais dû sortir.