

Cory Arcangel, né en 1978 à Buffalo, dans l’État de New York, a fait de la panne, du format mort et de la brocante technologique un véritable atelier. Guitariste de formation, diplômé du Oberlin Conservatory of Music, dans l’Ohio, il s’impose dès 2002 avec Super Mario Clouds : une cartouche de Super Mario Bros ouverte, réécrite, vidée de tout sauf des nuages qui défilent en boucle dans un ciel bleu sans héros. L’œuvre lui vaudra une place précoce au panthéon institutionnel — il compte parmi les plus jeunes artistes à avoir obtenu une exposition personnelle au Whitney Museum de New York depuis Bruce Nauman — et figurera plus tard, en 2018, dans Art In The Age Of The Internet, 1989 to Today, à l’Institute of Contemporary Art de Boston, première exposition américaine à prendre au sérieux l’empreinte de la culture en ligne sur les arts visuels.
Ce qui frappe, chez lui, c’est l’étendue du magasin d’accessoires. PSK (2014) dissèque une boîte à rythmes Roland TR-909 à travers P.S.K. What Does It Mean ? de Schoolly D, morceau bâti sur les sonorités de la machine. Une autre installation rassemble plus de huit cents disques de trance rachetés sur eBay à un disc-jockey retraité. La série Photoshop Gradient Demonstrations (2007-2015) transpose de simples dégradés logiciels sur de la soie et des tapis. Lakes (2013-2015) fait passer des images glanées en ligne — Paris Hilton, Hillary Clinton — dans l’application Lake, développée en Java. Andy Warhol Files (2014) exhume des portraits réalisés par Andy Warhol en 1985 sur un ordinateur Amiga 1000, retrouvés dans les archives de la fondation qui porte son nom, à Pittsburgh. Enfin, There’s Always One at Every Party compile toutes les séquences de Seinfeld où Kramer évoque son livre de salon.
Dans un milieu qui vit de la rareté, du certificat et du numéro d'édition, mettre la procédure à disposition revient à retourner l'économie de l'œuvre sur elle-même.

Le mode d’emploi vaut autant que l’œuvre
On range volontiers Cory Arcangel du côté de la nostalgie électronique. C’est un contresens commode. Son geste le plus subversif n’est pas de ressusciter une console mais de publier la recette : pour Super Mario Clouds, il explique comment parvenir au même résultat. Dans un milieu qui vit de la rareté, du certificat et du numéro d’édition, mettre la procédure à disposition revient à retourner l’économie de l’œuvre sur elle-même. Ce n’est pas de la générosité pédagogique : c’est une manière de déplacer la valeur du fichier vers le savoir-faire, du contenu vers la méthode. On tient là une position singulière, à contre-courant de la décennie qui a suivi, où l’art numérique s’est employé à fabriquer artificiellement de l’unicité.

Cette logique du protocole irrigue tout le reste. Photoshop Gradient Demonstrations n’est rien d’autre qu’une fonction de logiciel exécutée sans habileté particulière, puis promue au format de la grande peinture — et tissée. Lakes confie l’image à un effet automatique dont plus personne ne se souvient. L’artiste se comporte moins en auteur qu’en opérateur, ou en documentaliste des gestes que les outils grand public nous ont appris à faire sans y penser.
Un musicien qui traite le matériel comme une partition

Sa formation au conservatoire n’est pas un détail biographique : elle explique la structure de ses pièces. L’admiration qu’il porte à Steve Reich comme à Arnold Schönberg se traduit par une pratique de la répétition, du décalage et de la contrainte formelle appliquée à des supports non musicaux. Les nuages en boucle relèvent du procédé minimaliste autant que du jeu vidéo. Colors (2009) pousse le raisonnement jusqu’à l’absurde en réduisant le film homonyme de Dennis Hopper, sorti en 1988 et consacré aux affrontements de gangs à Los Angeles, à des bandes verticales de pixels en mouvement perpétuel : le récit disparaît, la durée reste. Quant aux huit cents disques de trance et à la TR-909, ils rappellent que ces objets furent d’abord des instruments de production de masse pour les cultures populaires — et qu’ils vieillissent, eux aussi.
L’obsolescence est devenue un problème de conservation

Il y a un paradoxe savoureux à voir le MoMA, le Guggenheim Museum, la Royal Academy, le Migros Museum ou le macLYON accueillir une œuvre bâtie sur des supports condamnés. Car ces pièces posent aux conservateurs des questions redoutables : que restaure-t-on d’une cartouche modifiée, d’un écran cathodique, d’une application abandonnée ? L’installation présentée à l’Espace Louis Vuitton de Munich en 2015 sous le titre Be the first of your friends — quatre écrans et leurs câbles apparents — rendait ce problème visible plutôt que de le masquer derrière une esthétique lisse.
C’est là que son travail dépasse la génération d’artistes dite « post-internet » à laquelle on l’a trop vite associé. Là où beaucoup ont fait de l’interface un décor, Cory Arcangel s’intéresse au coût réel de la production culturelle : matériel, énergie, main-d’œuvre, dépotoirs. Reste une réserve, qu’il faut formuler : l’archéologie du récent expose son auteur au risque du confort générationnel, où chaque console mise en vitrine flatte la mémoire de ceux qui l’ont possédée. La force de cet œuvre tient à ce qu’il résiste, le plus souvent, à cette tentation — en préférant l’inventaire fastidieux au souvenir attendri.






