Claudio Coltorti renoue avec l’absence dans ses paysages latents

Claudio Coltorti vide ses territoires de toute présence humaine, interrogeant ce que révèle le paysage quand le regard s’y perd.
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Moments clés

Une première exposition personnelle née d'une tapisserie médiévale

Claudio Coltorti présente vingt et un tableaux inspirés d'une même image mentale, une tapisserie du musée de Cluny représentant une main divine faisant tourner des toupies.

Une méthode de peinture qui laisse le hasard décider

L'artiste étend la couleur sans programme puis fait pivoter le support jusqu'à ce qu'une silhouette s'impose d'elle-même.

La toupie comme allégorie politique de la dépossession

Coltorti transforme le motif médiéval en figure de l'attention contemporaine, lancée puis abandonnée à son vacillement.

Le petit format comme stratégie contre l'économie du spectacle

En misant sur des surfaces minuscules, l'artiste oblige le visiteur à s'approcher et à ralentir, à rebours des codes du marché de l'art.

Claudio Coltorti a choisi une formule de retrouvailles, Long time, no see, pour sa première exposition personnelle, visible jusqu’au 10 octobre 2026 à la galerie Jousse Entreprise, à Paris. Vingt et un tableaux y sont réunis, peintures à l’huile et pigments sur bois ou sur toile, souvent de très petites dimensions — La Pirouette tient dans 15 × 12 cm, Accident dans 41,5 × 33,5 cm. Né en Italie en 1989, formé aux Beaux-Arts de Paris, l’artiste y déploie un ensemble entièrement issu d’une même image mentale : une tapisserie conservée au musée de Cluny, tissée d’après un poème d’Henri Baude, où une main sortie des nuages fait tourner des toupies sur un damier.

Le titre, qu’on échange d’ordinaire entre deux personnes qui ne se sont pas croisées depuis longtemps, fonctionne ici comme un diagnostic. Cela fait longtemps, en effet, qu’on ne regarde plus — ou si vite que cela revient au même. L’exposition prend ce constat au mot et impose son propre régime horaire : les figures de Coltorti n’apparaissent pas tout de suite. Elles demandent qu’on reste, qu’on laisse l’œil s’accommoder, comme devant une photographie qui monterait lentement dans son bain.

La toupie ne tourne pas, on la fait tourner.

Une peinture qui oblige le visiteur à rester plus longtemps qu’il ne l’avait prévu

Claudio Coltorti renoue avec l’absence dans ses paysages latents
« Accident » (2026), huile et pigments sur bois de Claudio Coltorti, 41, 5 x 33, 5 cm, photo Romain Darnaud, courtoisie Jousse Entreprise, Paris

La méthode explique en partie cet effet. L’artiste commence par étendre la couleur sans programme, puis fait pivoter le support jusqu’à ce qu’une silhouette se signale d’elle-même et impose son sens de lecture. Ce n’est donc pas le peintre qui décide où est le haut : c’est la tache. Le pigment, dilué jusqu’à la transparence, laisse les formes affleurer sans contour, posées sur des fonds terreux qui semblent autant de sols meubles. L’ensemble produit une peinture de latence, où le motif se dépose plus qu’il ne se construit, et où l’image reste en permanence réversible, prête à retourner d’où elle vient.

C’est là que l’exposition devient intéressante — et discutable. Toute une génération de peintres européens pratique aujourd’hui cet effacement maîtrisé, cette brume bien tempérée héritée du dernier demi-siècle, au risque de transformer la disparition en manière, voire en style de maison. Coltorti s’en sauve parce qu’il ne cherche pas l’élégance du flou : ses petits formats sont rugueux, rapides, peints sans dessin préparatoire par quelqu’un qui a pourtant commencé à l’encre de Chine. On y sent l’urgence d’attraper une apparition avant qu’elle ne se referme, et c’est cette brutalité d’exécution, bien plus que la délicatesse des gris, qui tient le regard.

La toupie médiévale devient une machine à penser la dépossession contemporaine

Claudio Coltorti renoue avec l’absence dans ses paysages latents
« Long time, no see 3 » (2026), huile et pigments sur bois de Claudio Coltorti, 30 x 50 cm, photo Romain Darnaud, courtoisie Jousse Entreprise, Paris

Reste le motif central, la toupie. On pourrait le lire comme une allégorie du destin, version théologique : une main divine lance les hommes sur l’échiquier du monde. Coltorti évacue cette lecture au profit d’une autre, strictement politique. La toupie ne tourne pas, on la fait tourner. Elle n’a pas de mouvement propre, seulement un mouvement reçu, prolongé quelques secondes avant la chute. Difficile de trouver meilleure figure pour une époque où l’attention est lancée, orientée, puis abandonnée à son vacillement.

De là découlent les variantes de la série. Dans Toupie renversée et Celui de qui je tourne s’en retourne, la pointe du jouet se retourne contre celui qui l’a lancé, dague soudain dirigée vers le haut : le geste de domination devient une arme pointée sur son auteur. Ailleurs, des visages portent des bandeaux sur les yeux, censure ou autocensure selon l’humeur du spectateur, et c’est le lot d’images que nous ne voulons plus affronter qui remonte en creux — la consommation d’œuvres, la saturation visuelle, les addictions au jeu et aux substances qui rôdent dans plusieurs pièces. Le chiffre de vingt et un tableaux, score gagnant du blackjack, ne doit sans doute rien au hasard, ou tout.

Le très petit format, dernière stratégie possible contre l’économie du spectacle

Claudio Coltorti renoue avec l’absence dans ses paysages latents
« La Pirouette » (2026), huile et pigments sur bois de Claudio Coltorti, 15 x 12 cm, photo Romain Darnaud, courtoisie Jousse Entreprise, Paris

Le pari le plus intéressant de l’accrochage tient dans l’échelle. À rebours des murs envahissants que réclame le marché, Coltorti mise sur des surfaces minuscules qui concentrent le regard au lieu de l’éparpiller. Le petit format n’est pas ici une modestie de débutant mais une position : il décrit un homme à l’étroit, repoussé en marge, et oblige le visiteur à s’approcher, donc à ralentir, donc à se singulariser dans l’espace de la galerie.

Le tableau éponyme résume l’affaire. Deux doigts s’écartent sur un œil, et ce qui devait rester couvert se met à voir. Le voyeur est pris en flagrant délit de vision, tandis qu’une autre main, venue du haut, s’apprête déjà à tout recouvrir. Suspension parfaite : la sanction n’est pas encore tombée, mais l’image, elle, est passée. On tient là moins une conclusion qu’un seuil — celui à partir duquel la peinture de Coltorti, qu’on retrouvera dans Peinture française chez Romero Paprocki à Milan, sous le commissariat de Marie Maertens, puis dans l’Autre Sentience, orchestrée par Lorenza Brandodoro chez Perrotin à Paris, devra choisir entre l’approfondissement et la formule.

En bref

Claudio Coltorti renoue avec l’absence dans ses paysages latents
Vue de l'exposition « Long time, no see » présentée à Paris en 2026, photo Max Borderie, courtoisie Jousse Entreprise, Paris
  • Artiste : Claudio Coltorti
  • Exposition : Long time, no see
  • Lieu : Jousse Entreprise
  • Ville : Paris
  • Dates : jusqu’au 10 octobre 2026
  • Photographies : © Romain Darnaud, © Max Borderie