Bruxelles : le retour des images dessinées par la lumière du soleil Bruxelles : le retour des images dessinées par la lumière du soleil

Bruxelles voit renaître les images tracées par la lumière du soleil

Des ateliers bruxellois ressuscitent le cyanotype dans le sillage d’Anna Atkins : une lenteur chimique qui défie la saturation des images numériques.
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Moments clés

Une commande franco-belge pour deux cents ans de photographie

Le Cnap et le Hangar réunissent quinze artistes français et cinq belges pour repenser l'héritage de Niépce jusqu'en décembre 2026.

Déplacer le débat de l'authenticité vers l'agentivité

L'exposition interroge non pas la vérité de l'image mais qui ou quoi actionne le dispositif qui la produit.

Déléguer le geste à la chimie, à la lune ou au loup

Calbert, Bovo et Slomka confient la formation de l'image à des processus naturels ou chimiques qu'ils n'orientent pas.

Intercepter plutôt que refuser l'intelligence artificielle

Bellabas, Van Malleghem et Millet détournent ou contrecarrent les outils génératifs plutôt que de les rejeter en bloc.

Deux cents ans après que Nicéphore Niépce eut laissé la lumière travailler seule sur une plaque étamée, le Hangar, centre d’art bruxellois consacré à la photographie contemporaine, présente Reinventing Photography, visible jusqu’au 20 décembre 2026. L’exposition est née d’une commande conjointe du Cnap et de l’institution belge, adressée à vingt artistes : quinze Françaises et Français choisis par le centre national, cinq Belges retenus à l’issue d’un appel à projets lancé à Bruxelles. Parmi eux, Marie Bovo, Anne-Lise Broyer, Julie Calbert, Sybil Coovi Handemagnon, Laurent Millet, Michel Slomka, Stéphanie Solinas, François Bellabas et Sébastien Van Malleghem.

Le parcours se déploie sur plusieurs niveaux du bâtiment : au deuxième étage, l’installation Une sorte de bordel (2026) de Stéphanie Solinas, bâtie autour de dix-huit portraits de jeunes femmes du XIXe siècle retrouvés sur la côte ouest des États-Unis, avec sa table oraculaire équipée d’une main de silicone ; à l’étage inférieur, Embedded Presence de François Bellabas, écran vertical à l’échelle du corps où un double de l’artiste tente de se former. Delphine Dumont, qui dirige le lieu, défend une lecture du bicentenaire moins tournée vers la célébration que vers l’examen du temps présent. Deux publications accompagnent l’ensemble : un leporello édité par le Hangar sur les cinq artistes belges, et un ouvrage coédité par le Cnap et les Éditions Poursuite, avec un texte de Jean-Christophe Bailly.

La photographie n'a jamais été l'art de saisir, mais celui d'organiser une absence
Bruxelles voit renaître les images tracées par la lumière du soleil
« Une fenêtre qui s'ouvrit comme une orange »: c'est sous ce titre que l'image est présentée © Anne-Lise Broyer

Clés de lecture

Qu'est-ce que l'exposition Reinventing Photography au Hangar de Bruxelles ?

Une commande conjointe du Cnap et du Hangar réunissant vingt artistes franco-belges

Quels artistes participent à cette exposition sur le bicentenaire de la photographie ?

Quinze Français dont Bovo, Broyer, Solinas et cinq Belges sélectionnés par appel

Comment les artistes réinterrogent-ils la question de l'auteur face à l'intelligence artificielle ?

En déplaçant la question de l'authenticité vers celle de l'agentivité créatrice

Quelles stratégies artistiques répondent aux modèles génératifs dans l'exposition ?

Interruption du calcul, opposition d'objets physiques, confrontation tirages papier et vidéo

La question posée ici n’est pas « qu’est-ce qu’une image vraie ? » mais « qui appuie sur le bouton ? »

Le débat public sur la photographie à l’ère des modèles génératifs tourne en rond autour de l’authenticité. L’exposition bruxelloise a l’intelligence de déplacer la question vers l’agentivité. Car l’invention de 1826 fut d’abord une abdication : le graveur renonçait à sa main, le soleil dessinait. Chaque pièce rassemblée ici rejoue cette délégation en changeant de délégataire.

Bruxelles voit renaître les images tracées par la lumière du soleil

Julie Calbert confie l’image aux résidus chimiques du laboratoire, qu’elle remet en circulation et laisse proliférer : formation, migration, érosion, l’artiste observe plus qu’elle ne dirige, dans une série justement intitulée Atlas des métamorphoses. Marie Bovo, elle, s’en remet à la durée : des poses nocturnes qui peuvent atteindre neuf heures, à la chambre grand format, sans autre source que la lune et les étoiles. Ses Forêts d’Hypnos, des mimosas du Tanneron aux collines de Tipaza où la végétation a recouvert des sépultures musulmanes de la période coloniale, enregistrent simultanément les traînées de satellites et les strates enfouies d’une mémoire politique. Michel Slomka pousse le raisonnement jusqu’à son terme dans une vallée de Haute-Maurienne : pièges photographiques abandonnés aux saisons, au vent, aux trajets du loup. L’auteur y devient logisticien d’un dispositif dont il se retire volontairement.

Mis bout à bout, ces gestes dessinent une thèse rarement formulée aussi nettement : la photographie n’a jamais été l’art de saisir, mais celui d’organiser une absence. L’intelligence artificielle n’invente donc pas la crise, elle en révèle l’ancienneté.

Bruxelles voit renaître les images tracées par la lumière du soleil

Contre la machine, deux stratégies : couper le processus ou lui opposer un poids

Reste une différence décisive, que l’exposition traite avec plus de finesse que la plupart des colloques sur le sujet : la chimie, la lune et le loup n’appartiennent à personne, les modèles génératifs appartiennent à des sociétés. D’où des réponses artistiques qui relèvent moins du refus que de l’interception.

Bruxelles voit renaître les images tracées par la lumière du soleil

François Bellabas alimente un algorithme avec ses propres images puis interrompt le calcul avant l’achèvement, retenant la forme à l’état d’ébauche abstraite ; plus le visiteur s’attarde devant l’écran, plus le double s’épaissit, renversant l’économie du regard. Sébastien Van Malleghem, après quinze années de documentaire en noir et blanc dans le nord de l’Europe, bascule avec V (2026) vers la couleur de Madère et des Açores, et installe face à ses tirages baryté une vidéo entièrement générée à partir de ses images : le papier apaise, le flux animé inquiète. Laurent Millet, enfin, prend le contre-pied absolu en fabriquant des maquettes et des théâtres d’illusions selon des procédés du XIXe siècle, pour rendre à l’image une épaisseur d’objet. Là où le fichier calculé se donne comme pure transparence, il exige une surface qui freine l’œil.

Un bicentenaire à deux vitesses, entre commande publique et appel à candidatures

Bruxelles voit renaître les images tracées par la lumière du soleil

Une réserve, pourtant, mérite d’être formulée. Le dispositif même de l’exposition — quinze artistes commandés d’un côté de la frontière, cinq sélectionnés de l’autre, deux publications distinctes — inscrit dans sa structure une asymétrie que le propos artistique, lui, n’a pas. Le risque est celui d’une juxtaposition de monographies plutôt que d’un véritable frottement entre les deux scènes. Rien n’interdit au visiteur de fabriquer lui-même les rapprochements : entre les cartographies chimiques de Julie Calbert et les archives sensibles de Sybil Coovi Handemagnon, entre les nuées de Laurent Millet et la fenêtre convoquée par Anne-Lise Broyer, la conversation existe. Encore faut-il accepter de rester longtemps, ce que le rythme des œuvres, toutes fondées sur l’attente, exige de toute façon.

Informations pratiques

  • Titre de l’exposition : Reinventing Photography
  • Artistes : Marie Bovo, Anne-Lise Broyer, Julie Calbert, Sybil Coovi Handemagnon, Laurent Millet, Michel Slomka, Stéphanie Solinas, François Bellabas, Sébastien Van Malleghem
  • Lieu / institution : Hangar
  • Ville : Bruxelles, Belgique
  • Dates : jusqu’au 20 décembre 2026