Nam June Paik : comment l'écran cathodique est devenu une matière d'artiste Nam June Paik : comment l'écran cathodique est devenu une matière d'artiste

Nam June Paik, quand l’écran cathodique devient matière d’artiste

Nam June Paik a transformé le téléviseur en sculpture et en pinceau, anticipant nos imaginaires connectés et l’art vidéo d’aujourd’hui.
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Moments clés

Le téléviseur comme matériau d'artiste

Paik transforme un appareil domestique Sony en instrument de création, ouvrant la voie à un art électronique.

L'attaque physique du tube cathodique

Dès 1963, Paik déforme l'image télévisée avec des aimants, sans aucun montage ni logiciel.

Le défi de la conservation

La disparition industrielle du tube cathodique pose un problème majeur de restauration pour les œuvres de Paik conservées dans les grands musées.

Une prophétie du réseau incomplète

Paik a anticipé la décentralisation des images mais n'a pas prévu l'économie de la capture de l'attention qui caractérise nos écrans actuels.

Nam June Paik achète en 1965 un Sony TCV-2010, le premier téléviseur-enregistreur grand public, et ce geste d’acquisition vaut à lui seul manifeste. L’appareil, un bloc d’électronique domestique associant un tube cathodique à un dispositif d’enregistrement sur bande magnétique, n’est pas pensé pour l’atelier : il est conçu pour le salon, pour capter des programmes diffusés par voie hertzienne et les restituer tels quels. L’artiste coréen, formé à la musique — il signe dans les années 1950 une thèse sur Arnold Schœnberg et gravite autour de John Cage et de la galaxie Fluxus —, en fait un instrument. Le récepteur cesse d’être un meuble ; il devient matière première, au même titre que le bois ou le bronze.

Cette matière, il faut la décrire pour comprendre ce qui se joue : un tube de verre épais, une bobine de déflexion, un faisceau d’électrons balayant une surface phosphorescente. C’est précisément cette mécanique que Paik attaque dès 1963, dans une galerie de Wuppertal, en Allemagne, avec Exposition de Musique de Télévision : treize téléviseurs équipés de gros aimants, dont le champ magnétique tord la trajectoire du faisceau et déforme l’image en volutes abstraites. Aucun montage, aucun filtre logiciel : une intervention purement physique sur un composant. Six ans plus tard, en 1971, avec l’ingénieur japonais Shuya Abe, il pousse la logique jusqu’à construire son propre synthétiseur vidéo, capable de mêler plusieurs sources simultanées. Son texte Versatile Video Synthesizer en formule l’ambition : rendre l’image électronique aussi malléable qu’une pâte picturale.

Il croyait à la décentralisation de l'émission ; nous avons obtenu la centralisation de l'attention.
Photo en noir et blanc de Nam June Paik, jeune, discutant avec un homme barbu entre deux télévisions cathodiques.
Sur un cliché en noir et blanc, un Nam June Paik encore jeune échange avec un homme barbu, installé entre deux téléviseurs cathodiques

Clés de lecture

Comment Nam June Paik a-t-il transformé le téléviseur en matériau artistique ?

En détournant un Sony TCV-2010 domestique comme instrument de création plastique.

Quelles techniques Paik utilisait-il pour déformer l'image télévisée ?

Des aimants physiques et un synthétiseur vidéo conçu avec Shuya Abe.

Pourquoi les œuvres de Paik posent-elles un problème de conservation aujourd'hui ?

Le tube cathodique a disparu des chaînes de production industrielle.

Paik avait-il correctement anticipé l'avenir des réseaux numériques ?

Il a prévu la décentralisation, mais pas la centralisation de l'attention.

Le tube cathodique est devenu un matériau d’art en voie de disparition

On parle volontiers de Paik comme d’un prophète des réseaux. On oublie qu’il est d’abord un sculpteur d’appareils, et que ses œuvres posent aujourd’hui un problème très concret : celui de la pièce détachée. TV Cello, en 1971, empile des téléviseurs pour fabriquer un violoncelle improbable sur lequel Charlotte Moorman fait courir son archet, l’image de la scène revenant en boucle sur les écrans mêmes de l’instrument. TV Bra for Living Sculpture, deux ans plus tôt, attachait de petits moniteurs au corps de la musicienne. Ces dispositifs supposent un objet industriel courant, remplaçable, bon marché. Or le tube cathodique a disparu des chaînes de production. Chaque installation historique conservée au MoMA, au Virginia Museum of Fine Arts ou à la Smithsonian Institution dépend désormais de stocks finis et d’une restauration d’un genre nouveau, plus proche de l’électronique que de l’ébénisterie.

Installation artistique faite de plusieurs écrans de télévisions cathodiques installées sur un piano.
Untitled: une œuvre réalisée par Nam June Paik en 1993, à découvrir parmi les pièces de l'artiste © MoMA

Le paradoxe mérite d’être souligné : l’artiste qui annonçait le flux a produit l’un des corpus les plus lourds, les plus matériels et les plus fragiles de l’art du XXe siècle. The More, The Better, présentée à Séoul en 1988 à l’occasion des Jeux olympiques, mobilise 1 003 récepteurs. Electronic Superhighway, en 1995, en aligne 300 pour dessiner la carte des États-Unis. Ce sont des œuvres-infrastructures, avec leur consommation électrique, leur ferraille et leur maintenance. L’arrière-plan écologique, absent du débat de l’époque, les rattrape frontalement aujourd’hui.

Un optimiste du réseau qui n’a pas vu venir l’économie de la capture

Une violoncelliste joue de son instrument par-dessus trois gros écrans de télévisions cathodiques.
TV Cello, œuvre de Nam June Paik, telle qu'on pouvait la voir à New York en 1971, il y a plus de cinquante ans © Takahiko Iimura

Dès 1974, Paik emploie l’image d’une « super autoroute » de l’information et imagine une population de spectateurs devenus producteurs, échangeant librement leurs images. Le 1er janvier 1984, il met cette utopie à l’épreuve avec Good Morning Mr Orwell, premier dispositif artistique en direct par satellite reliant New York, la Corée du Sud et Paris, avec la participation de John Cage, Allen Ginsberg ou Joseph Beuys. Le message : le Big Brother annoncé n’a pas eu lieu, l’image partagée peut réconcilier.

C’est là que la relecture critique s’impose. Paik a correctement anticipé la topologie du réseau, mais pas son modèle économique. Il croyait à la décentralisation de l’émission ; nous avons obtenu la centralisation de l’attention. Le téléviseur qu’il aimait détourner était un objet unique, lent, encombrant, dont la perturbation faisait événement. Nos écrans, eux, enregistrent en retour. Le satellite de 1984 était un geste coûteux et spectaculaire ; la diffusion mondiale est devenue un réglage par défaut.

Installation artistique représentant six télévisions cathodiques empilées les unes sur les autres et recouvertes par les cordes d'un violoncelle.
TV Cello, de Nam June Paik: une version de l'œuvre datée de 2000, près de trente ans après celle de 1971 © Contemporary Asian Art

Ce qui reste utile dans sa méthode

Son héritage le plus opérant n’est peut-être ni la prophétie ni le gigantisme, mais la méthode : ouvrir le boîtier. Les pièces plus contemplatives des années 1970 — TV Buddha en 1974, où une statue se contemple en circuit fermé, Video Fish en 1975, qui superpose poissons réels et poissons filmés — démontrent qu’on peut faire œuvre avec une caméra, un moniteur et une boucle, sans rien ajouter d’autre qu’un déplacement du regard. Moon Is the Oldest TV, réalisée en 1965 et acquise par le Centre Pompidou en 1995, résume cette économie de moyens : une série d’écrans réglés manuellement pour reproduire les phases lunaires. Le plus vieil écran du monde, dit-il en substance, n’a jamais eu besoin d’être allumé.

Installation artistique montrant une tête de Bouddha face à une télévision qui projette son visage.
Buddha Watching TV, œuvre de Nam June Paik conçue en 1974 et reprise en 1997, comme l'indique sa double datation © Virginia Museum of Fine Arts

En bref

  • Produit : téléviseur-enregistreur TCV-2010, utilisé par Nam June Paik à partir de 1965
  • Fabricant : Sony
  • Visuels : © Smithsonian Paik Archive ; © MoMA ; © Takahiko Iimura ; © Contemporary Asian Art ; © Virginia Museum of Fine Arts ; © Smithsonian Institution ; © Elliott Erwitt / Magnum