L'Éveil des machines : un thriller haletant entre effroi et ironie L'Éveil des machines : un thriller haletant entre effroi et ironie

Un récit haletant sur l’éveil des machines, entre effroi et ironie

Loin du simple frisson technophobe, cette fiction dissèque nos fantasmes de conscience artificielle et interroge ce que l’humanité projette sur ses machines, jusqu’à confondre autonomie des programmes et responsabilité politique.
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Il y a, dans ce film, un plan que l’on n’attendait pas : un homme de 78 ans, prix Nobel de physique 2024, débite du bois à la tronçonneuse sur une île canadienne, puis décolle délicatement des éphémères collés à ses vitres. Geoffrey Hinton, celui que la presse anglophone a sacré parrain de l’intelligence artificielle, parle d’entomologie — la spécialité de son père — entre deux considérations sur la fin possible de la primauté humaine. Il aime à demander combien d’espèces moins intelligentes ont durablement gardé le contrôle d’espèces plus intelligentes qu’elles. La réponse, il ne la donne pas. C’est sur ce genre de suspension que Nick Holt construit AI: Probably Nothing to Worry About, présenté en première mondiale à Tribeca, et vendu comme un récit haletant. Le mot n’est pas usurpé. Reste à savoir ce que le rythme du thriller fait au sujet qu’il prétend éclairer.

Le suspense comme forme de pensée

Un récit haletant sur l’éveil des machines, entre effroi et ironie

Un thriller a besoin d’une horloge, d’un compte à rebours, d’une menace qui grossit. Le documentaire les trouve sans peine : chaque témoignage resserre l’étau, chaque archive accélère la cadence, jusqu’à un dénouement qui, par définition, n’a pas eu lieu. C’est efficace, et c’est précisément là que le bât blesse. Car cette grammaire narrative n’est pas neutre : elle épouse la métaphysique de ceux qu’elle filme. Croire que l’IA fonce vers un dénouement, c’est déjà adopter le vocabulaire des laboratoires qui promettent une bascule imminente. La ligne droite est une thèse déguisée en montage.

Le réalisateur vient de l’investigation — on lui doit notamment John Lennon: Murder Without a Trial (2023), enquête narrée par Kiefer Sutherland sur l’assassinat de l’ex-Beatle. Ce savoir-faire du dossier criminel se transpose ici avec une aisance troublante : il y a des mobiles, des rivalités, une scène de rupture. Elon Musk affirmait en 2014 que l’IA constituait notre plus grande menace existentielle, qu’on invoquait littéralement le démon en la développant ; fin 2015, il cofondait pourtant OpenAI avec Sam Altman, redoutant que le rachat de DeepMind par Google en 2014 ne concentre ce pouvoir en un seul point. Le film raconte comment l’argument martien aurait emporté la décision : si un humain, créature limitée, peut se poser sur Mars, une superintelligence n’y verra qu’une formalité. Suivent le milliard de dollars annoncé — dont une fraction seulement sera versée —, la brouille de 2018, les procès, xAI, et Altman devant le Congrès confessant redouter que son industrie ne cause un tort considérable au monde. Excellente matière dramatique. Mauvaise épistémologie : on comprend qui a gagné la course, jamais pourquoi la piste a été tracée là.

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Une technologie sans visage, filmée en gros plan

L’IA pose au cinéma un problème que les artistes affrontent depuis quinze ans : elle n’a pas d’image propre. Pas de fumée d’usine, pas de geste ouvrier, rien qu’une lumière de serveur et des interfaces. Face à ce vide iconographique, Nick Holt choisit la solution la plus ancienne de la peinture d’histoire : le portrait de groupe. Des hommes — très majoritairement — dans des pièces, qui décident. Demis Hassabis, Nobel de chimie 2024 pour AlphaFold, apparaît d’abord en prodige des échecs de neuf ans expliquant qu’il aime gagner, avant de qualifier l’IA de technologie la plus importante de l’histoire humaine et d’annoncer la fin des maladies d’ici une ou deux décennies. La séquence de la victoire d’AlphaGo sur Lee Sedol en 2016, filmée depuis les coulisses, est le sommet du film — parce qu’il s’y passe enfin quelque chose de visible.

Mais cette esthétique du visage produit un impensé massif : les corps absents. Les mines, l’eau, les réseaux électriques, les travailleuses et travailleurs de l’annotation, les archives pillées pour l’entraînement — tout cela reste hors champ, mentionné du bout des lèvres quand le film évoque les ressources englouties. L’art contemporain, lui, a passé la dernière décennie à cartographier précisément cette matérialité-là. Le documentaire, en misant sur le charisme des fondateurs, réactive la théorie du grand homme au moment même où l’on aurait besoin d’une géographie.

Quelles origines, au juste ?

Se présenter comme le récit définitif des origines de l’IA, raconté par ses bâtisseurs, c’est tendre le bâton. Aucune trace ici de la conférence de Dartmouth en 1956, où John McCarthy forge l’expression même d’intelligence artificielle. Aucune place, plus étonnant encore, pour Yann LeCun et Yoshua Bengio, colauréats du prix Turing 2018 avec Hinton, dont les trajectoires ne manquent pourtant pas de romanesque. Ce qui se raconte, en réalité, c’est une histoire américaine de l’IA, écrite depuis les États-Unis, et qui s’achève logiquement sur la rivalité avec la Chine — la compétition entre entreprises devenue affrontement entre puissances.

Deux figures font heureusement dévier la trajectoire. Amanda Askell, philosophe chargée chez Anthropic de la psychologie de Claude, ouvre la question inconfortable de la sentience — que certains dirigeants sembleraient prendre au sérieux tout en refusant d’en débattre publiquement, conséquences morales et financières obligent. Et Megan Garcia, dont le fils de quatorze ans s’est suicidé après des mois de conversations avec un agent conversationnel, et dont la plainte pourrait faire jurisprudence. Ces deux séquences valent tout le suspense accumulé : elles ramènent le récit du côté des effets, pas des intentions.

Le calendrier, lui, s’est chargé de la chute. Pendant les projections, l’introduction en Bourse de SpaceX secouait le Nasdaq — 75 milliards de dollars levés le 12 juin, la plus importante de l’histoire, pour une valorisation avoisinant 1 750 milliards, dont une partie irrigue xAI, absorbée en février. Le futur se finance en promettant de quitter la planète. Rien d’inquiétant, sans doute.