Moments clés
The History of Tears investit la rotonde
Barbara Kruger recouvre la rotonde de la Bourse de Commerce de slogans en noir, blanc et rouge jusqu'au 18 janvier 2027.L'impératif comme grammaire du pouvoir
Les slogans de Kruger révèlent que la forme impérative des interfaces numériques est une opération de pouvoir.Un lieu de cotation détourné
L'ancien espace d'échanges commerciaux devient le support d'un affichage de rapports de domination plutôt que de cours boursiers.Remember Me célèbre deux siècles de photographie
L'exposition réunit environ 700 œuvres de plus de 70 artistes, dont Nan Goldin, Annie Leibovitz et Cindy Sherman.Depuis le 12 octobre 2026, la rotonde de la Bourse de Commerce, à Paris, ne se contemple plus : elle se lit. Barbara Kruger y a installé The History of Tears, une intervention monumentale en noir, blanc et rouge qui recouvre les surfaces du bâtiment d’un flux ininterrompu de phrases. Le titre reprend une question qui traverse depuis longtemps le travail de l’artiste américaine — « Qui écrira l’histoire des larmes ? » — et la fait passer à l’échelle d’une architecture entière. L’installation est visible jusqu’au 18 janvier 2027, en même temps que l’exposition Remember Me, qui occupe le reste du lieu.
Le dispositif est d’une simplicité presque provocante dans un paysage saturé de projections et de diodes. Pas de capteurs, pas de casque, pas de scénographie générative : du texte, posé sur le béton lisse de Tadao Ando, ce cylindre intérieur réputé pour son silence et sa neutralité, qui se retrouve ici contraint de parler fort. Les mots y traitent de l’aliénation, de la violence, de la domination, de la sexualité, et puisent dans deux sources explicites : 1984 de George Orwell et le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Autour de la rotonde, les vingt-quatre vitrines du passage ont été converties en caissons lumineux : « MORALIZE IT » sur l’une, « KISS IT » sur l’autre. Deux œuvres vidéo complètent l’ensemble, dont Power, Pleasure, Desire, Disgust, datée de 1996.

Clés de lecture
Qu'est-ce que l'installation The History of Tears de Barbara Kruger ?
Une intervention monumentale de texte en noir, blanc et rouge dans la rotonde
Où et jusqu'à quand peut-on voir cette œuvre ?
À la Bourse de Commerce à Paris, jusqu'au 18 janvier 2027
Quelles sources textuelles Barbara Kruger utilise-t-elle pour ses slogans ?
1984 de George Orwell et le Cahier d'un retour au pays natal de Césaire
Qu'est-ce que l'exposition Remember Me présentée en parallèle ?
Environ 700 œuvres de plus de 70 photographes célébrant deux siècles de photographie
L’impératif est devenu la grammaire par défaut de nos écrans
Ce qui frappe, en 2026, ce n’est pas la radicalité formelle du procédé — l’affiche, le slogan, la capitale grasse — mais sa proximité troublante avec le langage que nous consultons quarante fois par jour. « MORALIZE IT », « KISS IT » : la forme verbale employée est exactement celle des boutons d’interface, des notifications et des messages d’encouragement algorithmiques. L’impératif y a cessé d’être une figure de style pour devenir une norme d’écriture industrielle. En le ramenant à l’échelle d’un mur de dix mètres, Kruger le rend de nouveau audible, et donc discutable. On mesure soudain combien un verbe sans sujet est une petite opération de pouvoir.

C’est là que l’installation parle de technologie sans jamais en montrer. Alors que la scène immersive multiplie les surfaces LED et les mappings à haute définition, The History of Tears démontre qu’un dispositif purement typographique peut produire une immersion plus coriace : impossible de laisser l’œil glisser, il faut déchiffrer, donc consentir à la lecture, donc entrer dans le texte. L’immersion n’est pas ici une question de luminance mais de syntaxe. Les caissons lumineux des vitrines fonctionnent comme un bandeau publicitaire de rue détourné, rappelant que la vitrine fut, bien avant l’écran, notre premier affichage dynamique.
Un ancien lieu de cotation transformé en machine à lire le pouvoir
Le choix du bâtiment n’est pas anodin. Une bourse de commerce est historiquement un espace où des informations circulent à grande vitesse pour produire de la valeur : cours, cris, panneaux, chiffres. Recouvrir ce volume de slogans politiques revient à remplacer la cotation des marchandises par celle des rapports de domination. Le béton d’Ando, conçu comme un écrin méditatif inséré dans l’architecture ancienne, devient un support d’affichage — un rappel que toute surface, même la plus abstraite, finit par être colonisée par du message.
Deux siècles de photographie face à la question de qui raconte
Au même moment, Remember Me déploie dans le bâtiment environ 700 pièces signées par plus de 70 artistes, parmi lesquels Nan Goldin, Annie Leibovitz et Cindy Sherman, pour marquer les deux cents ans de la photographie. Le titre de l’exposition est emprunté à une œuvre de Kruger, Untitled (Remember Me), datée 1988/2020 — une double date qui dit déjà l’essentiel du sujet : une image se réactive, se réédite, se reformate selon les besoins de son époque.
La confrontation des deux accrochages est le véritable geste curatorial. D’un côté, deux siècles de fabrication d’images, c’est-à-dire de preuves, de souvenirs et de mises en scène ; de l’autre, un bâtiment entier qui demande qui tient la plume quand vient le moment de raconter la douleur. À l’heure où la production d’images s’automatise et où l’archive devient un matériau d’entraînement, la question posée par Kruger change de nature : il ne s’agit plus seulement de savoir qui écrit l’histoire des larmes, mais quelle machine apprendra à l’écrire à notre place.
En bref
- Produit : The History of Tears, installation de Barbara Kruger dans la rotonde de la Bourse de Commerce, présentée avec l’exposition Remember Me
- Disponibilité : jusqu’au 18 janvier 2027, Bourse de Commerce, Paris
- Visuels : © Barbara Kruger








