Moments clés
Une reconversion patrimoniale ambitieuse
Le Gwynne Building, immeuble Beaux-Arts d'Ernest Flagg, devient le Fidelity Hotel de 165 chambres sous l'impulsion de New Waterloo.Une prouesse structurelle invisible
Quatre bâtiments hétérogènes ont été reliés par une cour de lumière sur quatre niveaux pour résoudre les problèmes d'orientation et de circulation.Un récit local ancré dans l'histoire de Cincinnati
Le projet mobilise l'identité de 'Paris of America' et de 'Porkopolis' à travers la carte du chef Brad Bernstein.Une stratégie de discrétion face au 21c Museum Hotel
Plutôt que de miser sur l'art contemporain spectaculaire, le Fidelity Hotel privilégie l'accumulation de détails architecturaux et matériels.Dans le centre-ville de Cincinnati, le Gwynne Building, immeuble Beaux-Arts dessiné au début du XXe siècle par l’architecte Ernest Flagg et longtemps siège de Procter & Gamble, vient de rouvrir sous une nouvelle identité : le Fidelity Hotel, 165 chambres portées par le développeur New Waterloo, avec une architecture intérieure signée par l’agence texane Looney & Associates, basée à Dallas. L’édifice, inscrit au National Register of Historic Places, a conservé sa profusion ornementale : halls voûtés reconstitués, ferronneries d’acier restituées à l’identique, sols de marbre naturel assemblés en motifs géométriques. Le reste relève d’un travail de couturier plus que de scénographe.
Concrètement, ce que l’on traverse ressemble moins à un hôtel qu’à une succession d’appartements meublés. Les chambres jouent la carte du salon bourgeois : laiton non verni laissé libre de patiner, parquets, textiles superposés, moulures d’encadrement peintes dans des tonalités sombres qui corrigent optiquement des volumes tantôt trop étroits, tantôt trop vastes — conséquence directe d’un bâtiment composite. Les minibars sont approvisionnés auprès de producteurs locaux, les peignoirs viennent de chez Parachute. Au rez-de-chaussée, le restaurant Gwynne déroule un rose saumon clair derrière des passages courbes en retrait, tandis que Cora’s All Day Café, sol en damier et mur saturé de cadres, s’ouvre directement sur le quartier du Fountain District.

Clés de lecture
Qu'est-ce que le Fidelity Hotel et quel bâtiment occupe-t-il ?
Reconversion du Gwynne Building, immeuble Beaux-Arts d'Ernest Flagg, en hôtel de 165 chambres
Quel a été le principal défi technique de cette reconversion ?
Relier quatre bâtiments hétérogènes via une cour de lumière sur quatre niveaux
Comment le design intérieur s'inspire-t-il de l'identité de Cincinnati ?
Références au passé de 'Paris of America' et 'Porkopolis' dans la carte du restaurant
En quoi le Fidelity Hotel se distingue-t-il du 21c Museum Hotel voisin ?
Il privilégie la sobriété matérielle plutôt que l'art contemporain spectaculaire
Quatre bâtiments, une cour de lumière : la vraie prouesse est invisible
Ce qui frappe, dans ce chantier, n’est pas le décor mais la chirurgie structurelle. Le Gwynne Building n’est pas un édifice, c’en est quatre, agrégés au fil du temps, avec des niveaux de planchers décalés et des systèmes porteurs hétérogènes. Autrement dit : un casse-tête pour quiconque veut y faire circuler des clients, des bagages, de l’air et des normes incendie. La réponse des équipes techniques a consisté à percer une cour de lumière sur quatre niveaux, équipée d’un grand escalier, qui agit comme une artère verticale. Elle irrigue en lumière naturelle des plateaux jusqu’ici cloisonnés et, accessoirement, résout le problème d’orientation que posent les immeubles de bureaux reconvertis.

Ce geste mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il inverse la hiérarchie habituelle du secteur. Dans la plupart des reconversions hôtelières, le budget file vers les surfaces visibles — papiers peints, luminaires signature, mobilier prescrit — pendant que la structure est simplement rendue conforme. Ici, l’investissement le plus lourd est aussi le moins photogénique. La réouverture de terrasses murées depuis des décennies procède de la même logique : rétablir un rapport visuel à la ligne d’horizon urbaine plutôt que le simuler par un papier peint panoramique.
Le récit patrimonial est une ressource — et un piège

Reste la couche narrative, plus discutable. Le projet convoque la réputation de Cincinnati comme « Paris of America », les marchés qui animaient autrefois le Fountain District, et le passé de « Porkopolis » que le chef Brad Bernstein réinterprète à travers une carte inspirée de la vallée de l’Ohio. Ces références fonctionnent parce qu’elles sont locales et vérifiables. Mais elles illustrent aussi la dépendance croissante de l’hôtellerie au storytelling territorial : à force de transformer l’histoire économique d’une ville en argument d’ambiance, on risque de la réduire à une palette chromatique et à un menu.
Le mérite du Fidelity Hotel est de ne pas surjouer. Il n’y a pas d’installation spectaculaire dans le hall, pas de dispositif immersif, pas de « moment » calibré pour les réseaux sociaux. La sélection d’œuvres d’artistes de la scène locale accompagne l’architecture au lieu de la commenter. On peut y voir une forme de maturité, ou un pari commercial : dans un marché saturé de décors identiques d’une métropole à l’autre, la singularité devient un actif mesurable.

Face au 21c Museum Hotel, la discrétion comme positionnement
Cincinnati abrite déjà le 21c Museum Hotel, modèle historique de l’hôtel-musée où l’art contemporain constitue l’argument central. Le Fidelity Hotel ne cherche pas ce terrain. Sa proposition est cumulative : elle repose sur la somme des matériaux, des proportions et des détails plutôt que sur une œuvre-emblème. C’est une stratégie risquée, parce qu’elle se raconte mal en une image, et qu’elle suppose que le visiteur passe une nuit pour la comprendre.

Elle est pourtant cohérente avec ce que l’on attend aujourd’hui d’une reconversion : ne pas effacer ce qui justifiait la conservation. Le bâtiment de Ernest Flagg n’a pas été neutralisé pour accueillir un programme standard ; c’est le programme qui s’est plié à ses décalages de niveaux, à ses ornements et à son obscurité originelle. Les images d’Ali Harper montrent un lieu où l’ancien n’est ni fétichisé ni gommé — simplement remis au travail.
En bref
- Projet : Fidelity Hotel, 165 chambres, reconversion du Gwynne Building (architecte d’origine Ernest Flagg), immeuble Beaux-Arts inscrit au National Register of Historic Places et ancien siège de Procter & Gamble
- Designer : Looney & Associates (Dallas), architecture intérieure
- Marque : New Waterloo, développeur
- Matériaux : marbre naturel en motifs géométriques, acier, laiton non verni, parquets, textiles superposés, moulures d’encadrement, papiers peints
- Lieu : Gwynne Building, Fountain District, centre-ville
- Ville : Cincinnati, Ohio
- Collaboration : chef Brad Bernstein pour le restaurant Gwynne et Cora’s All Day Café ; peignoirs Parachute
- Photographies : © Ali Harper, courtesy of Cincinnati’s Fidelity Hotel







