Moments clés
Un duo entre graphisme et design produit
Michaela Zdeňková programme un motif génératif à partir d'une fleur tandis que Marek Kounovský dessine le corps du vase.Le motif comme structure, pas comme décor
MM Collective propose une troisième voie où la trame graphique est pensée au même niveau que la forme, et non ajoutée après coup.La confrontation entre code précis et céramique imprévisible
Le motif généré numériquement doit s'adapter aux aléas du séchage et de la cuisson, ce qui transforme la traduction en un véritable coût créatif.Trois fleurs choisies pour leur valeur affective
La pivoine, le lys et la tulipe correspondent respectivement aux préférences de la graphiste, du designer et à leur choix commun, ancrant la série dans un rituel personnel.Michaela Zdeňková, graphiste, et Marek Kounovský, designer produit, forment à deux MM Collective, un duo tchèque dont la première série commune — trois vases en céramique présentés dans le cadre de la Czech Design Week — tient autant du contenant que du programme informatique. Trois volumes, trois fleurs : la pivoine, le lys, la tulipe. Chacun porte à sa surface une trame dense, anguleuse, qui ne ressemble à aucun pétale et qui pourtant en provient directement. L’usage reste celui, immémorial, du vase : accueillir des tiges coupées. Mais l’objet raconte autre chose, un aller-retour entre un bouquet et une ligne de code.
Le protocole est simple à énoncer, beaucoup moins à exécuter. Marek Kounovský dessine le corps, la silhouette, la proportion, le vide intérieur ; Michaela Zdeňková fabrique la couche graphique par creative coding, c’est-à-dire en programmant un système génératif qui prend une fleur pour donnée d’entrée et la restitue sous forme de structure abstraite. Ce motif est ensuite reporté sur la céramique. Rien, à l’arrivée, ne permet de reconnaître la pivoine ou le lys : la fleur a été digérée, désossée, recomposée. Les photographies du travail en cours, signées par le duo lui-même, montrent cette zone grise où l’écran et l’atelier cessent d’être deux mondes séparés.

Clés de lecture
Qui sont Michaela Zdeňková et Marek Kounovský, et que forment-ils ensemble ?
Une graphiste et un designer produit tchèques formant le duo MM Collective
Comment le motif des vases est-il conçu et appliqué à la céramique ?
Via un système de creative coding transformant une fleur en structure abstraite reportée sur la surface
En quoi cette démarche renouvelle-t-elle le rapport entre forme et décor en design ?
Le graphisme devient composante structurelle, pensé simultanément avec la forme du vase
Pourquoi la pivoine, le lys et la tulipe ont-ils été choisis pour cette collection ?
Ce sont les fleurs préférées de chacun des membres du duo et leur choix commun
Pourquoi le motif cesse ici d’être un habillage posé après coup
C’est le point qui mérite qu’on s’y arrête, car il engage une vieille dispute du design. Depuis plus d’un siècle, le décor appliqué traîne une mauvaise réputation : surcharge, dissimulation, alibi commercial. La réponse moderniste fut de l’évacuer. La réponse postmoderne fut de le réhabiliter comme signe, comme clin d’œil. MM Collective propose une troisième voie, plus discrète et plus radicale : le graphisme n’est ni un vêtement ni une citation, il est une composante structurelle au même titre que la galbe ou l’épaisseur de la paroi. La forme et la trame sont pensées comme deux versants d’une même décision, pas comme deux étapes successives d’une chaîne de production.

Cela change la hiérarchie habituelle des métiers. Dans l’industrie, le graphiste intervient en bout de course : logo, étiquette, sérigraphie, packaging. Ici, il travaille en amont, avec ses propres outils — l’algorithme plutôt que le pinceau — et produit une matière visuelle qui impose ses contraintes au volume. Le vase devient un support à double commande. On peut d’ailleurs lire la série comme une réponse tchèque, très sobre, au genre du vase à tulipes, ces pyramides de faïence hollandaises du XVIIe siècle qui mettaient en scène la fleur comme valeur spéculative. Quatre siècles plus tard, la fleur n’est plus un bien de luxe mais un jeu de données.
Ce que la céramique fait au code, et inversement

Il faut insister sur le choix du matériau, qui n’a rien d’anodin. La céramique est lente, capricieuse, elle retire au séchage, elle déforme à la cuisson. Le code, lui, promet la répétition parfaite et l’infinie variation. Confronter les deux, c’est accepter que la précision mathématique soit rattrapée par la main et le four. Un motif généré au pixel près rencontre une surface courbe, poreuse, soumise à la gravité : la traduction n’est jamais neutre, elle coûte quelque chose, et c’est précisément ce coût qui rend les trois pièces intéressantes. L’objet fini porte la trace d’un transfert, pas d’une impression.
Reste la question que la série pose sans la trancher : une fleur rendue méconnaissable reste-t-elle une fleur ? Le duo assume cette opacité. On ne lit pas la pivoine, on lit un système. Les amateurs de lisibilité immédiate resteront sur leur faim ; ceux qui aiment les objets dotés d’un hors-champ y trouveront une densité rare dans la production contemporaine de vases, secteur largement saturé par le galbe sculptural sans justification.

Une affaire personnelle déguisée en exercice de méthode
Le dernier niveau de lecture est intime, et il désamorce tout soupçon de froideur technologique. Les trois fleurs ne sortent pas d’un catalogue : la pivoine est la préférée de la graphiste, le lys celle du designer, la tulipe leur choix commun. Le duo a l’habitude de s’offrir des fleurs ; la collection fixe ce rituel dans la terre cuite. Voilà qui donne à l’ensemble sa justesse : un système génératif alimenté par un geste affectif, une méthode rigoureuse au service d’un cadeau. Le plus beau paradoxe de cette série tient peut-être là — il a fallu passer par l’algorithme pour fabriquer trois objets profondément sentimentaux.

En bref
- Projet : collection de trois vases en céramique inspirés de la pivoine, du lys et de la tulipe
- Designer : Michaela Zdeňková (design graphique) et Marek Kounovský (design produit)
- Matériaux : céramique
- Lieu : Czech Design Week
- Collaboration : MM Collective
- Photographies : © Marek Novotný, © Václav Záhorský, © MM Collective








