Moments clés
Un procédé textile mis en scène au musée
Des vêtements plissés inspirés des papiers découpés de Matisse sont présentés en mouvement au Tate Modern plutôt que sur un podium classique.La technique du plissé Issey Miyake
Le vêtement est taillé en grand format puis pressé thermiquement, ce qui fixe définitivement le plissé et réduit la pièce à sa taille finale.Une parenté de méthode entre Matisse et l'atelier de plissage
Comme Matisse qui découpait directement la gouache, l'atelier travaille la matière jusqu'à ce qu'elle génère sa propre forme, sans dessin préparatoire.La danse comme révélateur du vêtement
Seul le mouvement d'un corps révèle le comportement optique du plissé, transformant la performance en démonstration technique autant qu'artistique.Issey Miyake, la maison japonaise fondée à Tokyo en 1970, fait entrer les gouaches découpées d’Henri Matisse dans la garde-robe et sur le plateau : au Tate Modern, à Londres, des vêtements plissés reprenant le vocabulaire des papiers découpés du peintre sont présentés non pas sur un podium classique mais en mouvement, portés par des interprètes qui traversent l’espace du musée. L’objet, lui, est d’une simplicité têtue : des pièces en polyester plissé, robes-tubes, jupes amples, hauts sans structure, qui pèsent quelques centaines de grammes, se roulent dans un sac de voyage et se déplient sans un faux pli. Aplats de bleu outremer, de vert, de jaune, silhouettes d’algues et d’étoiles découpées : la couleur est posée sur le tissu comme Matisse posait ses ciseaux dans la feuille peinte à la gouache.
Techniquement, ces vêtements relèvent du procédé mis au point par la maison au tournant des années 1990 et popularisé sous le nom de Pleats Please Issey Miyake : la pièce est d’abord taillée et assemblée à une échelle largement supérieure à la taille finale, puis pressée entre deux feuilles de papier et passée sous presse chauffante, où la mémoire thermique du polyester fixe définitivement le plissé. Le vêtement rétrécit alors jusqu’à sa dimension d’usage. Conséquence concrète : pas de doublure, pas d’entoilage, pas de repassage, un lavage en machine, une élasticité qui dispense de tailles multiples. C’est un habit d’usage quotidien, pas une pièce de musée — ce qui rend d’autant plus piquant le fait qu’il investisse ici les salles d’une institution.
Deux méthodes de travail que soixante-dix ans séparent, et qui se ressemblent

Clés de lecture
Comment Issey Miyake réinterprète-t-il les découpages de Matisse ?
Des vêtements plissés reprennent le vocabulaire coloré des papiers découpés, présentés en mouvement.
Quelle est la technique derrière le plissé Pleats Please ?
Le vêtement est taillé en grand, pressé thermiquement, puis rétréci définitivement à sa taille finale.
Pourquoi la danse a-t-elle été choisie pour présenter ces pièces ?
Seul le mouvement d'un corps révèle l'effet optique et le comportement du plissé.
Cette exposition dénature-t-elle l'œuvre de Matisse ?
Non, les gouaches découpées étaient déjà pensées comme reproductibles et décoratives.
Le rapprochement n’a rien d’une opération d’affichage. Dans les dernières années de sa vie, cloué par la maladie, Matisse abandonne largement le chevalet pour les ciseaux : il fait peindre des feuilles à la gouache par ses assistantes, puis taille dedans à main levée et fait épingler les formes au mur, qu’il déplace, recompose, réordonne. Le recueil Jazz, publié en 1947, fixe cette grammaire : la forme naît d’un geste continu dans la matière colorée, pas d’un dessin préparatoire rempli après coup. « Dessiner dans la couleur », disait-il en substance de cette méthode.
Or c’est exactement la logique d’un atelier de plissage : on ne coud pas un vêtement puis on le décore, on travaille la matière jusqu’à ce qu’elle produise sa propre forme. Le plissé n’est pas un motif imprimé, c’est une déformation structurelle du tissu. Chez l’un comme chez l’autre, la découpe et la contrainte mécanique remplacent le modelé. Et chez l’un comme chez l’autre, le résultat se lit à plat autant qu’en volume : une robe plissée posée au sol est une composition bidimensionnelle, une silhouette de Matisse accrochée au mur attend qu’un corps la mette en mouvement.
La chorégraphie comme mode d’emploi du vêtement

C’est là que le choix de la danse devient plus qu’un habillage scénique. Un aplat de couleur découpé reste inerte tant qu’on ne le fait pas respirer ; un vêtement plissé ne révèle son comportement optique — l’accordéon qui s’ouvre, la couleur qui se compresse et se dilate, l’ombre qui se loge au creux du pli — qu’à condition qu’un corps marche, tourne, saute. La performance fonctionne donc comme démonstration technique autant que comme spectacle. Elle rappelle aussi une fidélité ancienne de la maison à la scène : Issey Miyake, disparu en 2022, avait très tôt conçu des costumes pour la danse contemporaine, et une part importante de sa recherche sur la matière est née de cette contrainte du corps en action.
Ce que le musée gagne, ce qu’il risque

Reste la question qui fâche, et qu’il serait naïf d’esquiver : une maison de mode qui déploie une collection dans un musée d’art moderne effectue une opération de légitimation à peu de frais. Le Tate Modern, comme la plupart des grandes institutions, a fait de ces occupations temporaires un levier d’audience et de recettes. Le risque est de réduire Matisse à une banque de formes, transformant une recherche sur la couleur pure en répertoire graphique reproductible à l’échelle industrielle.
L’objection tombe pourtant en partie, pour une raison précise : les gouaches découpées n’ont jamais été de la peinture au sens sacré du terme. Elles étaient conçues pour être épinglées, déplacées, agrandies, transposées en vitrail, en tapisserie, en couverture de revue. Leur destin était déjà décoratif et reproductible, et Matisse ne s’en cachait pas. Les voir migrer vers un textile lavable en machine, porté dans la rue par des gens qui n’iront peut-être jamais voir l’original, est moins une trahison qu’une continuité logique. La vraie mesure du succès n’est pas dans la salle du musée : elle sera dans la rue, quand un aplat de bleu outremer plissé passera devant nous sans que personne songe à prononcer le mot art.







