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À Saint-Paul-de-Vence, l’été 2026 verra arriver un peintre que l’on croyait entièrement rangé du côté du mur blanc, de la surface tendue et du silence chromatique. Ellsworth Kelly (1923-2015), monument de l’abstraction américaine d’après-guerre, y sera montré sous un angle que ses rétrospectives new-yorkaises ont rarement privilégié : celui de l’eau. Non pas l’eau comme sujet — Kelly n’a jamais peint de marine — mais comme condition d’apparition des formes, comme milieu optique dans lequel les bords, les reflets et les ombres se mettent à flotter. L’exposition Ellsworth Kelly – Aux bords de l’eau, portée par le commissaire invité Éric de Chassey, directeur de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, se tiendra à la Fondation Maeght du 27 juin au 15 novembre 2026.
L’hypothèse est élégante et, disons-le, un peu risquée. Depuis soixante-dix ans, la critique a construit un Kelly platonicien : des aplats sans profondeur, des formes autonomes, un art de la couleur pure rattaché au Color Field Painting par commodité de rayonnage. Rappeler que ces figures naissent d’une observation obstinée du monde visible — l’ombre d’une rampe d’escalier, l’écart entre deux fenêtres, la courbe d’un pont — n’est plus une révélation ; l’artiste lui-même l’a répété. Ce que propose le parcours niçois est plus fin : faire de l’élément liquide le dénominateur commun de cette attention. L’eau, chez lui, n’est pas un motif à transcrire mais une leçon de peinture. Elle enseigne qu’une surface peut être absolument plane et pourtant chargée de profondeur, qu’un plan peut vibrer sans illusionnisme, qu’un bord — la ligne où l’eau rencontre la coque, la digue, le sable — suffit à organiser un champ visuel entier.
C’est là que le sujet devient passionnant du point de vue de la peinture contemporaine. Là où l’abstraction géométrique européenne cherchait des lois, Kelly cherchait des occurrences. Un tableau comme Four Greens, Upper Manhattan Bay (1957) ne représente pas une baie : il en garde la fréquence, la manière dont quatre verts se répondent comme quatre états d’une même eau selon l’heure. Le titre agit comme une bouée jetée au spectateur, un indice que le peintre n’a jamais complètement voulu supprimer.
Le parcours suit les déplacements de l’artiste, et cette cartographie constitue à elle seule un récit : Belle-Île-en-Mer, l’île Saint-Louis à Paris, Giverny, Sanary-sur-Mer et la Côte d’Azur, puis Coenties Slip, cette ancienne zone portuaire du bas de Manhattan où Kelly installa son atelier, et enfin Saint-Martin, aux Antilles. On remarquera que la quasi-totalité de ces lieux sont des îles, des berges ou des franges portuaires. Kelly a systématiquement travaillé sur des lignes de contact, jamais dans les terres. Coenties Slip, en particulier, mérite mieux que la note de bas de page : c’est un port sans bateaux, un quartier d’entrepôts au bord de l’East River où la lumière rebondit sur l’eau et remonte au plafond des ateliers. Une chambre optique grandeur nature.
L’accrochage confronte les grandes toiles à des ensembles moins canoniques : dessins d’observation du paysage, sculptures, et surtout ces collages réalisés sur cartes postales, où l’artiste vient déposer sur des décors balnéaires imprimés des formes géométriques découpées et des fragments de corps nus. Ces petits objets, longtemps traités comme des marges privées, sont peut-être la pièce la plus subversive du dossier : ils montrent une abstraction qui garde le souvenir du désir, de la baignade, de la peau. Le carré ne tombe pas du ciel des idées ; il vient couvrir, masquer, caresser une plage photographiée.
Une réserve, cependant, que l’on formulera comme une attente. Toute exposition thématique menace de retourner l’abstraction en devinette : chercher la vague derrière le vert, le reflet derrière le noir. Ce serait manquer l’essentiel, à savoir que Kelly ne traduit pas, il prélève. La réussite du projet se jouera dans le dosage entre documents et tableaux, dans la capacité du montage à laisser aux peintures leur mutisme souverain tout en éclairant leur origine.
Reste que le lieu est d’une justesse rare. La Fondation Maeght, avec ses patios ouverts, ses jeux d’ombre méditerranéenne et son bassin, a été conçue pour que la lumière circule entre dedans et dehors — exactement le régime visuel dont vivent ces tableaux. Voir des verts de baie new-yorkaise sous un ciel provençal en novembre : l’expérience promet un décalage fertile.