Christian Bernard, fondateur du Mamco, est mort : disparition d'un bâtisseur d'utopies Christian Bernard, fondateur du Mamco, est mort : disparition d'un bâtisseur d'utopies

Christian Bernard s’éteint, le Mamco perd son bâtisseur d’utopies

Christian Bernard, fondateur du Mamco qu’il dirigea vingt ans, laisse un modèle muséal mouvant et expérimental dont l’héritage interroge aujourd’hui la capacité des institutions à rester des laboratoires plutôt que des vitrines.
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Christian Bernard s’est éteint le 6 août dernier, à 76 ans. Né à Strasbourg en 1950, il aura passé un demi-siècle à démontrer une hypothèse que l’époque a fini par oublier : l’exposition n’est pas un emballage, c’est une forme. Une forme qui s’écrit, se relit, se corrige, se rejoue. À la Villa Arson de 1986 à 1994, puis au MAMCO de Genève dont il fut le fondateur et le directeur de 1994 à 2015, enfin à la direction artistique du Printemps de Septembre entre 2016 et 2021, il aura tenu ce cap avec une constance qui confine à l’entêtement. Un hommage lui sera rendu le 22 août à 10h au cimetière du Père-Lachaise, à Paris.

Une école-centre d’art, ou la fabrique du décloisonnement

Christian Bernard s’éteint, le Mamco perd son bâtisseur d’utopies
Philippe Mayaux durant ses années d'étudiant à la Villa Arson, à Nice, dans une photographie signée Noël Dolla

Ce que Christian Bernard invente à Nice dès 1986 tient en une équation simple et, à l’époque, presque scandaleuse : brancher une école d’art nationale sur un centre d’art, faire circuler les étudiants, les enseignants et les artistes internationaux dans un même circuit. Les ateliers deviennent des salles, les salles redeviennent des ateliers ; l’été, le campus entier bascule en régime d’exposition. On mesure mal, trente ans plus tard, ce que cette porosité a de radical. Elle transforme la pédagogie en apprentissage par le montage : on apprend l’art en portant des caisses, en calant des cimaises, en discutant éclairage avec un artiste vivant. C’est le contraire exact d’une école-couveuse.

De cette machine sortent des expositions restées dans les mémoires — Sous le soleil, le Désenchantement du monde, et surtout No Man’s Time en 1991, conçue avec un Éric Troncy alors très jeune, où l’on découvrait ensemble Sylvie Fleury, Felix Gonzalez-Torres, Allen Ruppersberg, Dominique Gonzalez-Foerster, Karen Kilimnik, Lily van der Stokker, Rob Pruitt. Un an plus tôt, Pierre Joseph, Philippe Parreno et Philippe Perrin avaient été accueillis en résidence pour préparer les Ateliers du Paradise, à l’invitation de la galerie Air de Paris. Rétrospectivement, ces chantiers annoncent tout ce qui structurera la culture visuelle des décennies suivantes : l’exposition pensée comme scénario, comme flux, comme espace habité et reconfigurable — une logique de plateau plus que de cimaise, dont nos écosystèmes numériques ont fait leur grammaire courante. Que les catalogues niçois se soient retrouvés dans les rayons de la librairie du MoMA en dit assez sur la vitesse d’avance prise alors par une école de province française.

Christian Bernard s’éteint, le Mamco perd son bâtisseur d’utopies
« Un cabinet d'amateur » de Yoon Ja et Paul Devautour, présenté dans l'exposition « Biens communs II. Les Chambres » au MAMCO de Genève, en 2012-2013

Le musée comme partition à rejouer

Le MAMCO, ouvert à Genève en 1994, aura été son grand œuvre — au sens le plus littéral, celui d’un bâtiment pensé jusqu’aux angles morts. Christian Bernard y perfectionne un art rare : la monographie qui ne récapitule pas mais relit. Tony Smith en 1995, Dennis Oppenheim en 1996, Jim Shaw en 2000, Christo en 2002, Fabrice Gygi en 2005, John Armleder en 2006, Sylvie Fleury en 2008, Franz Erhard Walther en 2010, Tatiana Trouvé en 2014 avec L’Écho le plus long : à chaque fois, l’accrochage produit un argument, pas une vitrine. En 2003, l’exposition NON consacrée à Noël Dolla pousse le principe à sa limite, l’artiste déléguant intégralement la sélection au commissaire. Cette confiance-là ne se décrète pas.

Christian Bernard s’éteint, le Mamco perd son bâtisseur d’utopies
Vue de l'exposition « Tatiana Trouvé. L'Écho le plus long » au MAMCO de Genève, en 2014, photographiée par Ilmari Kalkkinen

Le musée fonctionne comme une base de données que l’on interroge autrement à chaque saison : des ensembles comme Biens communs II. Les Chambres en 2012-2013, qui accueillait notamment Un cabinet d’amateur de Yoon Ja et Paul Devautour, montrent une institution qui se pense en versions successives plutôt qu’en programme linéaire. Ajoutons-y les éditions du MAMCO, développées avec l’historien de l’art Thierry Davila — la revue Retour d’y voir, l’ouvrage de Jean-Philippe Antoine sur Joseph Beuys paru en 2011, ou Art et science-fiction. La Ballard Connection dirigé par Valérie Mavridorakis — et l’on comprend que le musée était pour lui un dispositif d’édition autant qu’un lieu de visite.

L’angle mort d’une succession

Reste une question désagréable, qu’il serait malhonnête d’esquiver : pourquoi le silence des directions d’institutions, en France comme en Suisse, depuis l’annonce de sa disparition ? Éric Mangion, qui dirigea le centre d’art de la Villa Arson de 2006 à 2023 avant de prendre la tête du FRAC Montpellier, reconnaît volontiers ce que son ambition curatoriale doit aux expositions niçoises des années 1990. Mais le modèle Bernard — exigence frontale, refus de la diplomatie polie, conviction que l’écart de niveau se comble par l’exigence et non par le confort — est aujourd’hui difficilement transposable dans des écoles régies par d’autres protocoles relationnels. Il y a là un débat à mener, plutôt qu’un deuil à taire.

Ceux qui l’ont côtoyé savent enfin que ce bâtisseur d’institutions était d’abord un poète, longtemps diffusé à une vingtaine d’exemplaires offerts à des amis, et dont l’œuvre a été distinguée par le Grand Prix de Poésie 2026 de l’Académie française, après la parution d’Élégies anciennes en 2025. En 2020, il fondait avec Ho-Sook Kang une maison d’édition placée sous le patronage de Thoreau. « L’art est plus intéressant que la vie », aimait-il répéter : sentence provocante, mais qui décrit assez bien une existence entièrement convertie en formes offertes aux autres.

Informations pratiques

  • Hommage à : Christian Bernard (1950-2026)
  • Lieu : cimetière du Père-Lachaise
  • Ville : Paris
  • Date : 22 août 2026, à 10h