
Escapade botanique entre terres mexicaines et sérénité japonaise
Il existe une catégorie d’œuvres d’art que l’on ne peut ni accrocher au mur ni conserver dans une…


Il faut gravir la colline, passer les remparts trapus, pour comprendre ce que fabrique aujourd’hui Joana Vasconcelos. À la Citadelle de Villefranche-sur-Mer, l’artiste portugaise partage l’affiche avec le Belge Arne Quinze sous un titre programmatique, « L’Absurde et Le Rêve », jusqu’au 31 octobre. Le lieu, forteresse militaire du XVIe siècle plantée au-dessus de la rade, aurait pu écraser n’importe quelle proposition contemporaine. Il fait exactement l’inverse : il révèle la stratégie d’une créatrice qui n’expose jamais dans un espace neutre et qui refuse, par principe, le simple accrochage.
Ce qui distingue le travail de Vasconcelos d’une grande partie de la sculpture monumentale actuelle tient à un renversement de méthode. Là où beaucoup d’artistes conçoivent une œuvre autonome, transportable d’une biennale à l’autre, elle part de la pierre, de l’histoire, de la mémoire d’un lieu. À Villefranche, deux références se superposent : le passé défensif de la Citadelle et l’empreinte de Jean Cocteau, qui a marqué la commune de son imaginaire. On mesure la finesse du geste : convoquer Cocteau, c’est réactiver une tradition locale du merveilleux, une manière de faire surgir le songe dans le quotidien. Vasconcelos s’y engouffre. Ses volumes gigantesques ne bouchent pas l’architecture, ils la mettent en tension, transforment les cours et les casemates en un parcours où le regard bascule sans cesse de la rudesse minérale vers la profusion textile ou chromatique.
Cette approche a un précédent décisif : l’invasion du château de Versailles en 2012, moment où l’artiste a démontré qu’un site patrimonial ultra-codifié pouvait accueillir une œuvre contemporaine sans se renier ni se faire caricaturer. Depuis, cette conviction structure toute sa démarche. Le site historique n’est pas un écrin passif, il devient un interlocuteur, presque un coauteur. Villefranche prolonge cette logique en la resserrant : ici, l’échelle intime de la forteresse oblige à un dialogue plus frontal, où chaque œuvre doit littéralement négocier sa place avec le poids de la pierre.
On aurait tort de réduire Vasconcelos à une virtuose du spectaculaire décoratif. Le reproche revient souvent : trop de couleur, trop de crochet, trop de séduction. C’est mal lire ce qui se joue. L’artiste assume désormais une orientation plus âpre, travaillant la friction entre beauté et brutalité. Elle s’empare de matériaux porteurs d’une charge de conflit pour les métamorphoser en objets de fascination. Le pari est risqué, presque contre-intuitif à une époque qui se méfie de tout ce qui plaît trop vite : parier sur la beauté comme force politique, comme vecteur d’empathie et de dialogue. Dans un contexte géopolitique tendu, cette position n’a rien de naïf. Elle affirme que l’émerveillement peut être une arme, que rendre le monde désirable est déjà une manière de résister à sa laideur.
Ce positionnement prend tout son sens face à la question technologique. Vasconcelos ne cache pas sa réserve envers l’intelligence artificielle, capable de générer des formes mais dépourvue, selon elle, de ce qui fonde l’art : l’émotion, l’intuition, l’imperfection, bref l’expérience humaine. Or c’est précisément cette imperfection qui affleure dans ses installations, portées par un atelier lisboète d’une soixantaine de personnes. Loin du mythe romantique du créateur solitaire, elle a bâti une structure de production comparable à celle d’une manufacture, revendiquant un parcours atypique construit sans galerie internationale providentielle ni collectionneur salvateur, mais par accumulation de relations et de projets exigeants. Le collectif, chez elle, ne dilue pas la main : il la démultiplie.
Reste la question que pose toute œuvre spectaculaire : l’effet dépasse-t-il l’affect ? À Villefranche, la réponse se joue dans la marche, dans le glissement entre les remparts et les formes. C’est là, dans cet écart entre l’histoire d’un lieu et l’irruption du rêve, que l’exposition de la Citadelle, place Emmanuel-Philibert, mérite le détour avant sa fermeture le 31 octobre.