

Il est rare qu’un départ à la retraite ressemble à un accrochage. Pourtant, l’annonce du retrait de Lonnie G. Bunch III de la direction de la Smithsonian Institution, rendue publique un mardi 8 septembre, produit exactement cet effet : celui d’une salle qu’on vide et dont les murs, soudain, racontent mieux l’histoire que les objets qui y étaient suspendus. À 73 ans, l’homme qui fut le premier Afro-Américain et le premier historien à occuper le poste de secrétaire de la plus grande constellation muséale du monde laisse derrière lui un ensemble de vingt et un musées et un parc zoologique — le National Zoo — et, surtout, une question que notre époque numérique ne cesse de reformuler : qui détient le droit de décider ce dont un pays se souvient ?
Trente-huit ans à fabriquer de la mémoire depuis l’intérieur
La trajectoire de Bunch a quelque chose d’une œuvre in situ, patiemment construite dans les couloirs d’une administration. Trente-huit années au total dans la maison, dont onze comme directeur fondateur du National Museum of African American History and Culture. Il y entre en 1978, par le National Air and Space Museum — c’est-à-dire par le musée de la conquête, de la propulsion, du récit national le plus héroïque. Il passe ensuite au National Museum of American History, où il devient directeur associé des affaires curatoriales, avant une parenthèse de quatre ans à la présidence de la Chicago Historical Society. Retour en 2005 pour bâtir, littéralement à partir de rien, l’institution qui manquait au récit américain. Puis 2019, et le secrétariat général, occupé sept ans.
la neutralité muséale n'existe pas, et que la rigueur historique est la forme la plus solide de résistance
Ce parcours mérite d’être lu comme une méthode plutôt que comme une carrière. Bunch a exercé le commissariat à une échelle inhabituelle : non pas celle d’une exposition, mais celle d’une institution entière, pensée comme dispositif. Son livre le plus récent, A Fool’s Errand: Creating the National Museum of African American History and Culture in the Age of Bush, Obama and Trump (2019), en dit long par son titre : construire un musée revient à négocier, pendant des années, avec des majorités politiques successives, des donateurs, des architectes et des publics qui ne veulent pas tous la même histoire. Le résult— un bâtiment, des collections, une fréquentation massive — n’est jamais l’objet du travail. L’objet, c’est la légitimité conquise pour que certains récits cessent d’être considérés comme périphériques.
L’archive à l’ère de l’effacement
C’est ici que le sujet devient, pour qui s’intéresse aux cultures numériques, autre chose qu’une nouvelle de gouvernance muséale. Depuis le début du second mandat de Donald Trump, en 2025, la Smithsonian Institution est la cible d’attaques répétées visant sa programmation et ses cadres, sommés de se conformer à une lecture idéologique du passé national, décrets à l’appui. Bunch a traversé cette période avec une diplomatie obstinée, défendant ses équipes sans transformer l’institution en tribune. Il affirme d’ailleurs que son départ n’est pas la conséquence de ces conflits. On peut le croire ; on peut aussi observer que la question n’est plus individuelle.
Car les grandes institutions de mémoire sont désormais autant des serveurs que des bâtiments. Notices, bases de données ouvertes, images en très haute définition, catalogues téléchargeables, expositions en ligne, modèles tridimensionnels d’objets : la valeur publique d’un tel ensemble réside aujourd’hui dans son accessibilité continue. Or une infrastructure numérique se modifie sans échafaudage et sans permis de démolir. Retirer un cartel, réécrire un chapeau d’introduction, dépublier une page, ajuster un vocabulaire d’indexation : ces gestes ne laissent pas de trace visible dans l’espace physique, alors qu’ils reconfigurent en profondeur ce que le public peut savoir. La vraie fragilité d’un musée national n’est plus son mur, c’est sa version.
Ann Burroughs, à la tête du Japanese American National Museum à Los Angeles et du Daniel K. Inouye National Center for the Preservation of Democracy, a salué la constance de Bunch face à près de deux années d’attaques, en rappelant que les musées doivent rester des lieux où la complexité d’une histoire nationale — ses réussites comme ses fautes — peut être affrontée. La formule vaut avertissement : la censure contemporaine préfère souvent le rétablissement discret d’un fichier à l’autodafé spectaculaire.
Ce que la vacance met en vitrine
Franklin D. Raines, président du conseil des régents de l’institution, a annoncé la nomination prochaine d’un secrétaire par intérim, puis l’ouverture d’une recherche nationale pour désigner un successeur. Cette procédure, en apparence administrative, est le véritable événement à surveiller : elle décidera si l’indépendance scientifique reste un critère de recrutement ou devient une variable d’ajustement.
Distingué par la Légion d’honneur, la W.E.B. Du Bois Medal et des prix d’honneur de l’American Alliance of Museums comme de l’African American Association of Museums, auteur de plus d’une douzaine d’ouvrages sur l’histoire africaine-américaine, les présidents des États-Unis et les musées, Bunch laisse un modèle plus qu’un héritage : celui d’un dirigeant qui a compris que la neutralité muséale n’existe pas, et que la rigueur historique est la forme la plus solide de résistance. Reste à savoir si ce modèle est transmissible — ou s’il exigeait, pour tenir, une biographie entière.
Informations pratiques
– Institution : Smithsonian Institution (vingt et un musées et le National Zoo) – Personnalité concernée : Lonnie G. Bunch III, secrétaire de l’institution depuis 2019, directeur fondateur du National Museum of African American History and Culture – Annonce du départ : 8 septembre – Suite du processus : nomination d’un secrétaire par intérim, puis recherche nationale d’un successeur, annoncée par Franklin D. Raines, président du conseil des régents





