Moments clés
Une expérience inédite à Locarno
Andrea Gatopoulos présente The Nouvelle Bug Experience, une rencontre publique autour de son laboratoire créatif nomade Nouvelle Bug.Trois films comme pièces à conviction
Homunculus, L'uomo più bello del mondo et Someone to Steal Horses With illustrent des récits générés par IA mais porteurs d'un point de vue singulier.Le bug comme signature esthétique
Le nom du laboratoire revendique les défaillances techniques des modèles génératifs comme matériau créatif, en filiation avec la Nouvelle Vague.Le vrai risque est l'aplatissement du regard
Au-delà des enjeux d'emploi et de droits d'auteur, la menace esthétique majeure est l'uniformisation vers un cinéma lisse et sans accident.Au Festival de Locarno, en Suisse, où le cinéma indépendant vient chaque mois d’août prendre la température de ses propres certitudes, le réalisateur Andrea Gatopoulos a installé en août 2026 un dispositif qui ne ressemble à aucune séance : The Nouvelle Bug Experience. Pas un long métrage, pas une rétrospective, mais une rencontre publique adossée au laboratoire créatif qu’il a fondé, Nouvelle Bug — une résidence d’artistes nomade, qui pose ses valises d’un festival à l’autre et repart avec ses films sous le bras. Trois œuvres servent de pièces à conviction : Homunculus, de Bonheur Suprême (2025), L’uomo più bello del mondo, de Paolo Baiguera (2025), et Someone to Steal Horses With, de Dylan Pailes-Friedman (2024).
Matériellement, l’affaire tient dans presque rien : des fichiers, un vidéoprojecteur, une salle, des réalisateurs qui parlent. Aucun plateau, aucune grue, aucun décor construit. C’est précisément l’objet de la démonstration : ces trois films ont été fabriqués hors de l’appareil de production classique, avec des outils d’image générative, et prétendent pourtant raconter des histoires situées, singulières, tenues par un point de vue. Le laboratoire ne vend pas une technologie ; il expose des résultats et accepte qu’on les discute, y compris sévèrement. De ce point de vue, la rencontre ressemble moins à une vitrine qu’à un banc d’essai où l’on viendrait vérifier si l’outil tient la route quand on lui demande autre chose qu’une cascade d’images spectaculaires.

Clés de lecture
Qu'est-ce que The Nouvelle Bug Experience présentée au Festival de Locarno ?
Une rencontre publique autour du laboratoire créatif Nouvelle Bug fondé par Andrea Gatopoulos
Quelles œuvres sont projetées lors de cette rencontre ?
Homunculus, L'uomo più bello del mondo et Someone to Steal Horses With, tous générés par IA
Pourquoi le laboratoire porte-t-il le nom de Nouvelle Bug ?
Il revendique les défaillances techniques de l'IA comme matériau créatif assumé
Quel danger esthétique l'intelligence artificielle fait-elle peser sur le cinéma d'auteur ?
Le risque d'uniformiser les images vers un rendu lisse et sans imprévu
Le nom du laboratoire dit déjà tout le programme esthétique
Il faut s’arrêter sur ce mot, Nouvelle Bug. Le calembour sur la Nouvelle Vague n’est pas qu’une coquetterie de communication : il installe une filiation et une méthode. Les cinéastes des années 1960 s’étaient emparés de caméras plus légères, de pellicules plus sensibles, de la rue comme studio, non par vertu mais par nécessité budgétaire, et avaient transformé cette contrainte en signature. Le « bug » propose la même bascule : faire de la défaillance technique — la main à six doigts, la continuité qui se déchire entre deux plans, la texture caoutchouteuse des visages, la mémoire courte des modèles qui oublient un personnage d’une séquence à l’autre — un matériau assumé plutôt qu’un défaut à camoufler.
C’est là que se joue la vraie question, rarement posée dans les débats sur l’intelligence artificielle au cinéma, saturés d’arguments économiques et juridiques. Non pas « faut-il l’utiliser ? », mais « qu’est-ce qu’elle sait faire que rien d’autre ne fait ? ». Une caméra enregistre ce qui a eu lieu devant elle ; un modèle génératif restitue une moyenne statistique de milliards d’images déjà vues. Il ne filme pas le monde, il filme notre archive du monde. Un film né de cet outil parle donc nécessairement de mémoire collective, de stéréotype, de déjà-vu — un régime plus proche du collage ou du rêve que du documentaire. Les cinéastes qui l’ignorent produisent des pastiches ; ceux qui l’affrontent inventent une grammaire.
Le risque n’est pas le remplacement des équipes, mais l’aplatissement du regard
L’inquiétude légitime des métiers du cinéma — emplois menacés, œuvres aspirées sans consentement dans les corpus d’entraînement — occupe tout l’espace du débat public, et c’est justice. Mais il existe une menace plus sournoise, esthétique celle-là : l’uniformisation. Les modèles sont entraînés à produire du plausible, du consensuel, du lisse. Leur pente naturelle est la moyenne. Un cinéma d’auteur qui s’en remettrait à cette pente produirait des films sans accident, sans rugosité, sans cette part d’imprévu qu’un acteur fatigué, un ciel qui se couvre ou un figurant mal placé introduisent dans un tournage réel.
Que trois films signés Bonheur Suprême, Paolo Baiguera et Dylan Pailes-Friedman soient projetés dans le cadre d’un festival attaché à la découverte plutôt qu’au marché n’est donc pas anodin. Locarno joue ici son rôle historique de poste d’observation : plutôt que de trancher par décret, la manifestation offre un cadre où l’on peut regarder, comparer, contester. Ce qui se décide dans ces salles ne relève pas de la prophétie — l’intelligence artificielle ne sera pas « l’avenir » du cinéma d’auteur, pas plus que la vidéo numérique ne l’a été à elle seule — mais d’une négociation : combien d’automatisme un regard peut-il absorber avant de cesser d’être un regard ? La réponse ne viendra ni des studios ni des entreprises technologiques. Elle viendra d’une poignée de films, dont certains seront ratés, et c’est très bien ainsi.
Informations pratiques
- Produit ou projet : The Nouvelle Bug Experience, rencontre autour du laboratoire créatif Nouvelle Bug
- Fabricant / studio : laboratoire Nouvelle Bug, fondé par Andrea Gatopoulos
- Disponibilité : Festival de Locarno, Suisse, août 2026
- Œuvres présentées : Homunculus, de Bonheur Suprême (2025) ; L’uomo più bello del mondo, de Paolo Baiguera (2025) ; Someone to Steal Horses With, de Dylan Pailes-Friedman (2024)
- Visuels : Homunculus © Bonheur Suprême








