Moments clés
Une exposition éclatée en cinq lieux
Le parcours 'Pop-up Collections. Art et histoires' disperse une centaine d'œuvres dans cinq bâtiments emblématiques de Carcassonne du 5 juin au 17 octobre 2026.Un tableau du XIXe siècle comme point de départ
Les Emmurés de Carcassonne de Jean-Paul Laurens (1879) sert de révélateur pour interroger la construction des mémoires régionales.L'affaire Lahlou et la censure municipale
La municipalité RN de Carcassonne a réclamé le retrait de l'œuvre de Mehdi-Georges Lahlou, avant que les prêteurs institutionnels n'imposent son maintien.La marche comme dispositif curatorial
Le déplacement du visiteur entre musée, banque désaffectée, chapelles et halle transforme la découverte des œuvres en expérience symbolique changeante.Il faut marcher, à Carcassonne, pour voir Pop-up Collections. Art et histoires : du 5 juin au 17 octobre 2026, une centaine d’œuvres issues de trois collections publiques — Les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse, le Frac Occitanie Montpellier et les fonds de la ville — sont dispersées dans cinq bâtiments : le musée des Beaux-Arts, le Centre d’art contemporain installé dans l’ancienne Banque de France, la chapelle des Dominicaines, la Halle aux Grains et la chapelle du Petit Saint-Gimer, au pied de la Cité. Point de départ du parcours : Les Emmurés de Carcassonne, la toile monumentale de 420 × 350 cm peinte par Jean-Paul Laurens en 1879, qui montre des « cathares » retenus par l’Inquisition et, au cœur de la scène, un franciscain cherchant à calmer le jeu.
Cette peinture n’est pas un simple prétexte décoratif. Elle fonctionne comme un révélateur : une image du XIXe siècle qui invente une mémoire régionale, la met en scène, la rend héroïque. C’est à partir de ce socle que les collections contemporaines ont été sondées, explique Emmanuelle Hamon, du Frac Occitanie Toulouse, en cherchant les artistes qui relisent le passé et font entendre des récits pluriels dans la grande Histoire. Au musée, les œuvres actuelles s’infiltrent dans l’accrochage permanent, puis occupent les salles temporaires : les vingt-cinq barils de pétrole peints de Jimmie Durham, Sweet, Light, Crude (2009), y forment un empilement à la fois rudimentaire et lyrique ; les portraits de Walter Barrientos affirment la persistance des identités autochtones d’Amérique du Nord ; Paysage d’Alfredo Jaar referme la séquence sur les visages anonymes des exils contemporains.

Clés de lecture
Qu'est-ce que l'exposition 'Pop-up Collections. Art et histoires' à Carcassonne ?
Une centaine d'œuvres contemporaines dispersées dans cinq lieux patrimoniaux de la ville.
Quel rôle joue le tableau de Jean-Paul Laurens dans le parcours ?
Il sert de point de départ pour questionner la fabrication des mémoires régionales.
Pourquoi l'œuvre de Mehdi-Georges Lahlou a-t-elle fait polémique ?
La municipalité RN a tenté d'en obtenir le retrait, refusé par les prêteurs.
Pourquoi les œuvres sont-elles dispersées dans plusieurs bâtiments plutôt que réunies ?
La marche entre les lieux devient un argument curatorial et symbolique fort.
La dispersion en cinq lieux n’est pas une contrainte, c’est la thèse de l’exposition
On pourrait croire à une solution de fortune — pas de grand vaisseau disponible, donc on essaime. C’est l’inverse. En obligeant le visiteur à sortir, à retraverser la ville, à pousser des portes qui n’ont pas le même statut symbolique (un musée, une banque désaffectée, deux chapelles, une halle), le projet transforme la marche en argument. Chaque seuil franchi change le régime de croyance : on ne regarde pas La Garde républicaine de Xavier Veilhan, détournement ironique de la statuaire équestre et martiale, de la même manière sous une voûte dominicaine que dans une salle blanche. À la Halle aux Grains, les silhouettes photoluminescentes de la série Ghosts (2004) de Simone Decker attendent littéralement la nuit pour exister : l’œuvre impose son horaire, pas celui du musée. Au Centre d’art, le découpage en chambres de l’ancien hôtel particulier fabrique des monographies miniatures — Fiorenza Menini, Nina Childress, Esther Ferrer — où la petite histoire, celle des corps et des intimités, vient contredire le récit officiel d’en face.

Il y a là une intelligence du territoire qui mérite d’être saluée, et un risque assumé : l’exposition éclatée fabrique inévitablement des visiteurs partiels, qui verront trois lieux sur cinq. Le pari, c’est qu’un parcours incomplet vaut mieux qu’un parcours captif. La chapelle du Petit Saint-Gimer, confiée aux projets pédagogiques menés par les enseignants de la ville, assume cette logique jusqu’au bout : les récits produits localement ont droit de cité au même titre que les signatures internationales.
L’affaire Lahlou a transformé une exposition patrimoniale en test de résistance

Quelques semaines avant l’ouverture, la municipalité — dirigée par le Rassemblement national depuis l’élection de Christophe Barthès en mars 2026 — a réclamé le retrait de Salât ou autoportrait dirigé de Mehdi-Georges Lahlou, prêtée par Les Abattoirs et installée au Centre d’art. L’installation réunit neuf moulages en plâtre du corps de l’artiste, saisis dans les postures de la prière musulmane ; l’une d’elles, à demi redressée, est décrite par son auteur comme « une sorte de nouvelle Vierge qui résiste à l’envie de se prosterner ». On mesure l’ironie : une œuvre sur le refus de se courber devient l’objet d’une demande d’effacement.
Lauriane Gricourt, pour Les Abattoirs, et Éric Mangion, pour le Frac Occitanie Montpellier, ont opposé un refus écrit, invoquant la cohérence curatoriale, des contraintes matérielles et la liberté de diffusion de la création. La Ville a cédé, et l’installation est restée. Ce qui s’est joué là dépasse l’anecdote locale : il a fallu qu’un prêteur assume le rapport de force pour qu’une œuvre tienne debout. Autrement dit, la protection des collections publiques ne repose pas seulement sur des textes, mais sur la fermeté conjoncturelle de quelques directions d’établissement. Voilà la leçon la moins confortable de ce parcours.

Ce que Carcassonne dit de la fabrique des mémoires collectives
Il fallait sans doute une ville dont l’identité tout entière repose sur une reconstitution — la Cité restaurée au XIXe siècle, l’épopée cathare largement réinventée à la même époque — pour que cette exposition prenne son sens plein. Le tableau de Laurens et les barils de Durham parlent finalement du même sujet : la manière dont une société choisit ses martyrs, ses ressources et ses angles morts. Reste une question que le parcours laisse ouverte, et c’est tant mieux : lorsque les collections repartiront à Toulouse et à Montpellier, que restera-t-il localement de cette pluralité de voix ? L’épisode du printemps 2026 suggère que la réponse ne dépendra pas seulement des artistes.
Informations pratiques
- Titre de l’exposition : Pop-up Collections. Art et histoires
- Artistes (sélection) : Jean-Paul Laurens, Jimmie Durham, Walter Barrientos, Alfredo Jaar, Fiorenza Menini, Nina Childress, Esther Ferrer, Xavier Veilhan, Simone Decker, Mehdi-Georges Lahlou
- Lieux : musée des Beaux-Arts, Centre d’art contemporain, chapelle des Dominicaines, chapelle du Petit Saint-Gimer, Halle aux Grains
- Ville : Carcassonne (11000)
- Dates : du 5 juin 2026 au 17 octobre 2026
- En ligne : www.carcassonne.org








