Matisse et l'art du papier découpé : quand la lumière prend forme Matisse et l'art du papier découpé : quand la lumière prend forme

Quand Matisse taille la lumière à même le papier

Tina BARNEY tisse des liens au jeu de Paume

Il faut imaginer un homme cloué à son lit, les mains armées d’une simple paire de ciseaux, transformant sa chambre niçoise en un laboratoire de formes. C’est cette image, presque paradoxale, qui hante la dernière décennie d’Henri Matisse : celle d’un créateur affaibli qui, loin de renoncer, invente la manière la plus radicale et la plus joyeuse de toute sa carrière. Le Grand Palais, square Jean-Perrin, avenue du Général-Eisenhower dans le 8e arrondissement parisien, consacre à cette période cruciale une exposition qui court jusqu’au 26 juillet, sous un intitulé sobre et chronologique : « Matisse 1941-1954 ». Treize années qui, à elles seules, redéfinissent ce que peut être un aboutissement artistique.

Quand l’infirmité devient méthode

On aurait tort de lire les papiers découpés comme le repli d’un vieil homme diminué. L’opération de 1941 dont Matisse ressort miraculé n’a pas seulement épargné une vie : elle a ouvert ce qu’il nomme lui-même une « seconde vie », un temps supplémentaire dont il compte bien tirer parti. Privé de la station debout devant le chevalet, il aurait pu s’éteindre doucement dans le dessin. Il choisit au contraire de réinventer les conditions matérielles de sa pratique. Le ciseau remplace le pinceau, la gouache préparée par ses assistants remplace la palette, et le mur de l’atelier devient la surface même du tableau en gestation.

Ce déplacement mérite qu’on s’y arrête, car il bouleverse une hiérarchie tenace. Dans la peinture traditionnelle, la couleur vient recouvrir un dessin préalable ; le trait précède la teinte. Matisse renverse l’ordre : il « dessine dans la couleur », taillant directement dans des feuilles déjà saturées de pigment. La forme et la couleur naissent d’un même geste, indissociables. Ce n’est plus la ligne qui contient la couleur, c’est la couleur qui produit la ligne, notamment dans ces interstices blancs qui, entre deux modules bleus des célèbres Nus bleus de 1952, suggèrent le volume d’un corps sans jamais le cerner.

Une invention lentement mûrie

Rien de tout cela ne surgit ex nihilo. L’exposition a le mérite de rappeler que la découpe fut d’abord une simple technique de repérage, une astuce d’atelier. Dès 1930, préparant La Danse commandée par le collectionneur Albert Barnes pour sa fondation de Merion, Matisse punaise des formes de papier sur sa toile pour en éprouver l’agencement avant de peindre. Ce qui n’était qu’un outil de composition met vingt ans à devenir une fin en soi. Le livre Jazz, publié en 1947, marque le basculement : mécontent de voir l’impression au pochoir aplatir ses gouaches originales, l’artiste comprend que la matière découpée possède une vie que la reproduction trahit. Il décide alors de la préserver telle quelle.

Cette généalogie éclaire un fil rouge que l’accrochage rend palpable : la planéité revendiquée. Depuis La Musique de 1910 jusqu’à L’Escargot de 1953, Matisse n’a cessé de refuser la profondeur illusionniste au profit de l’assemblage d’aplats. Les papiers découpés ne sont donc pas une rupture mais l’accomplissement d’une obsession de plus d’un demi-siècle. On mesure alors la portée de la confidence faite au magazine Time en 1949 : il lui a fallu cinquante ans pour dire enfin ce qu’il voulait dire.

L’ambition de réhabiliter le décoratif

Reste l’enjeu le plus polémique, celui que l’exposition assume avec justesse. Matisse a toujours voulu laver le mot « décoratif » de son mépris implicite. Des panneaux Océanie de 1946, nés du souvenir tahitien et brodés de coraux et de méduses blancs, jusqu’aux vitraux de Vence, il fait dialoguer l’œuvre autonome et le projet architectural, la tapisserie des Gobelins et le tableau de chevalet. La Gerbe et Les Acanthes, où le blanc du support respire enfin, prouvent que ce langage n’a rien d’ornemental au sens facile : il vise une synthèse entre peinture, dessin et sculpture. Voir réunies à Paris ces œuvres dispersées entre Washington, Londres, Copenhague et Bâle offre une occasion rare de saisir combien la vieillesse fut, pour Matisse, non un crépuscule mais une aurore.