
Maîtres japonais en résidence à l’Hôtel de Caumont, à Aix-en Provence
Scènes de la vie quotidienne au Pays du Soleil Levant


Il y a quelque chose de légèrement provocateur à consacrer une exposition entière au chat. L’animal est partout : sur les murs des villes, dans les recoins des tableaux de la Renaissance, et surtout dans ce défilement infini qui occupe nos pouces. Autant dire que le sujet est piégé. En invitant douze figures de l’art urbain à s’emparer du félin, la commissaire Eva Quintard aurait pu se contenter d’un décor à selfies flottant sur la Seine. Chacun cherche son chat, visible gratuitement jusqu’au 23 août à Fluctuart, fait mieux que cela : l’exposition prend le chat pour ce qu’il est réellement devenu, c’est-à-dire une unité de mesure de notre attention.

Le chat est l’image la plus consensuelle du monde, donc la plus efficace pour faire entrer autre chose en contrebande. C’est exactement la stratégie que déploie Kraken, qui installe le matou au cœur du flux continu des réseaux sociaux. Son propos est simple et redoutable : dans le même défilement, une vidéo de chaton succède sans transition à une scène de violence, et notre regard passe de l’une à l’autre avec la même indifférence mécanique. Le félin n’est plus un motif mais un révélateur d’anesthésie. On sort de cette salle avec le sentiment désagréable d’avoir été pris la main dans le sac de sa propre consommation d’images.
Même retournement chez Veks van Hillik, qui condense l’exposition entière dans un dispositif minuscule : une serrure, une boîte, et le célèbre paradoxe de Schrödinger rejoué dans une esthétique de baraque foraine. L’artiste le formule clairement : l’état du chat reste indéterminé tant qu’aucun regard n’est venu le constater. Ce n’est pas un chat mort-vivant, précise-t-il, mais un chat simultanément mort et vivant. Difficile de trouver meilleure définition de ce que fait une exposition : elle suspend les œuvres dans une superposition d’états que seule la présence du visiteur vient trancher. Philosophie quantique est peut-être la pièce la plus modeste du parcours en termes de format ; c’est aussi la plus théorique, et la plus drôle.

Reste la question du lieu, trop souvent traitée comme un simple contenant. Fluctuart n’est pas une salle blanche : c’est une coque qui bouge, amarrée au port du Gros Caillou, sous le pont des Invalides. Madame est la seule à faire de cette instabilité une matière première. Son installation, inspirée du Chat noir d’Edgar Allan Poe, occupe une portion entière de la cale : un espace resserré, drapé de velours, où des félins sérigraphiés fixent le visiteur. Leurs yeux sont logés dans des creux de petites cuillères, et ces yeux bougent — non pas par un moteur, mais au rythme du fleuve. Le bateau devient le mécanisme de l’œuvre. Le titre, On ne soigne pas le mâle par le mal, indique assez que le conte de Poe sert ici de prétexte à une autre histoire, celle de la violence domestique et de sa fausse fatalité. C’est la pièce la plus sombre du parcours, et la preuve que le registre félin peut porter autre chose que de la tendresse.

Autour, la circulation est plus légère, parfois trop. Kesadi ouvre la visite avec une fresque monumentale qui se lit comme une planche de bande dessinée : un chat traverse une journée de travail ordinaire, obsédé par la souris qu’il devra rapporter à la maison, transposition assez cruelle de nos propres arithmétiques salariales. Scaf propose une anamorphose qui ne se résout que depuis un point précis du sol — dispositif qui, il faut le dire, existe surtout pour être photographié. Agrume déploie dans le couloir un mur de petits formats racontant un humain adopté par une famille de chats, jolie fable sur l’altérité et le décentrement. Ruben Carrasco suspend le sien entre deux réalités, tandis qu’Ardif complète cette ménagerie hybride.

Le reproche facile serait de dire que l’exposition flatte l’époque. Elle joue en effet le jeu : liste de lecture thématique, coin lecture, mini défilé félin. Mais l’accusation d’« exposition à photographier » a bon dos. Le chat est précisément le lieu où le mignon et l’inquiétant coexistent — l’animal domestique qui reste un prédateur, la mascotte du numérique qui masque l’industrie de l’attention. Les meilleures pièces réunies ici l’ont compris et travaillent cette ambivalence plutôt que de la nier. Les autres restent charmantes, ce qui, pour une proposition estivale et gratuite, n’est pas une faute.
Il reste peu de jours pour vérifier dans quel état se trouve ce chat-là. Le constat, comme dirait Veks van Hillik, dépend entièrement de votre venue.
