À Madrid, un ancien garage respire derrière son voile de lames métalliques

Reconverti en atelier-galerie, ce garage madrilène troque le béton pour une résille d’aluminium mobile : un dispositif qui régule lumière et chaleur autant qu’il redéfinit la frontière entre rue et espace d’exposition.
Tina BARNEY tisse des liens au jeu de Paume

Il y a, dans les zones d’activités périurbaines, une architecture que personne ne regarde : hangars en bardage, bâtiments de plain-pied surmontés de totems publicitaires, entrepôts que l’on démolit sans état d’âme dès que l’activité change de main. C’est précisément dans ce paysage-là, un parc industriel de Leganés, au sud de Madrid, que OOIIO Architecture a choisi d’intervenir. Le studio madrilène y a converti une ancienne usine de cuisines à l’abandon en centre automobile — vente, atelier, stockage — sans passer par la case du terrain vide. Le geste paraît modeste. Il pose en réalité une question qui traverse toute la production bâtie actuelle : que fait-on des milliers de boîtes industrielles devenues obsolètes avant même d’avoir vieilli ?

Réemployer la boîte plutôt que la remplacer

OOIIO wraps reused madrid auto center in permeable skin of vertical metal slats - 2
Le centre automobile installé dans une ancienne usine de cuisines à Leganés, au sud de Madrid : l’ossature d’origine a été conservée et renforcée, puis habillée d’une seconde peau de lames métalliques blanches. © Javier de Paz

Le raisonnement est d’abord comptable, au sens carbone du terme. Une structure existante représente une quantité d’énergie et de matière déjà dépensée ; la détruire, c’est produire des gravats et recommencer à zéro. L’équipe a donc conservé l’ossature de l’usine, en la renforçant pour absorber des charges qu’elle n’avait jamais été conçue à supporter : des voitures, par centaines, réparties sur plusieurs niveaux. La toiture d’origine, elle, a cédé la place à un plateau supplémentaire de stationnement, abrité sous des pergolas photovoltaïques qui produisent de l’électricité pour le bâtiment et en injectent une part dans le voisinage immédiat.

Ce type d’opération est plus exigeant qu’une construction neuve. Il faut composer avec des trames, des hauteurs libres, des fondations qui n’ont pas été pensées pour le programme. Ici, la répartition en découle presque mécaniquement : espace de vente et ateliers de mécanique et de carrosserie au rez-de-chaussée, bureaux au premier niveau, stockage automobile au-dessus. Le vrai casse-tête n’est pas la façade, c’est la circulation. Un centre automobile est une machine à faire rouler des véhicules en permanence, du camion de livraison au client venu récupérer sa voiture révisée. La réponse tient en deux grandes rampes latérales, disposées de part et d’autre du volume, qui assurent le mouvement vertical des véhicules sans jamais croiser le cheminement du public au sol. Autrement dit, la logistique n’est pas dissimulée derrière l’architecture : elle en constitue le plan.

OOIIO wraps reused madrid auto center in permeable skin of vertical metal slats - 3
Côté latéral, l’accès aux plateaux de stationnement. Les conduits de ventilation émergent au-dessus de l’enveloppe, sur la sous-structure acier vert menthe. © Javier de Paz

Une peau qui filtre, ventile et fait signe

L’ancienne enveloppe de brique, thermiquement médiocre et visuellement muette, a été remplacée par une seconde peau de lames métalliques verticales blanches, fixées sur une sous-structure en acier vert menthe. Le dispositif fonctionne comme un filtre plus que comme un mur : il coupe le rayonnement solaire tout en laissant l’air traverser les plateaux de stockage, qui restent naturellement ventilés et non climatisés. La climatisation se concentre là où des corps humains travaillent réellement — bureaux, espace de vente, ateliers. C’est une hiérarchie du confort assez rare dans un secteur qui a longtemps traité chaque mètre cube de la même manière.

OOIIO wraps reused madrid auto center in permeable skin of vertical metal slats - 4
Sur le plateau supérieur, cheminées d’atelier et gaines de ventilation sont exposées plutôt que camouflées en faux plafond ou reléguées sur le toit. © Javier de Paz

L’épaisseur de cette peau sert aussi de rangement technique. Cheminées d’atelier, gaines de ventilation, réseaux divers : tout ce que l’on masque habituellement dans des faux plafonds ou que l’on relègue sur le toit vient se loger dans l’entre-deux, exposé plutôt que camouflé. Le résultat libère de la surface intérieure et, surtout, assume une esthétique industrielle qui n’a rien de nostalgique. Les lames, dont les dimensions et les écartements varient, produisent un rythme, une profondeur, des effets de moiré selon l’angle d’approche. Détail malicieux : leur verticalité évoque les oriflammes qui flottent devant toutes les concessions automobiles du monde. La signalétique commerciale est ici absorbée par l’architecture elle-même, ce qui vaut mieux qu’un mât publicitaire de plus dans le ciel de la banlieue madrilène.

L’écologie appliquée à un programme qui pose problème

OOIIO wraps reused madrid auto center in permeable skin of vertical metal slats - 5
Les lames, dont les dimensions et les écartements varient, produisent un rythme et des effets de moiré selon l’angle d’approche ; la signalétique commerciale est absorbée par la façade elle-même. © Javier de Paz

Reste la contradiction, et il serait malhonnête de l’esquiver. Ventilation traversante, protection solaire, panneaux photovoltaïques, récupération des eaux de pluie pour le lavage des véhicules : la liste des dispositifs vertueux est cohérente et bien intégrée. Mais elle s’applique à un bâtiment dont la fonction est de vendre et d’entreposer des automobiles. On peut y voir un paradoxe embarrassant ou, plus utilement, le constat d’un état du réel : ces équipements existent, ils se construisent par milliers, et le choix se pose entre les laisser au registre du non-projet ou leur appliquer les mêmes exigences qu’à un musée.

C’est là que le projet devient intéressant pour qui s’intéresse à l’architecture au-delà des programmes prestigieux. Photographié par Javier de Paz, le Leganés Auto Center démontre qu’une typologie considérée comme indigne de dessin peut recevoir une pensée constructive, climatique et plastique. Le patrimoine industriel ne se limite pas aux halles en fonte du XIXe siècle : il inclut désormais l’usine de cuisines des années récentes, banale, réversible, et disponible. La question n’est plus de savoir si ces bâtiments méritent d’être sauvés, mais si nous saurons encore justifier de les abattre.