Aubervilliers : la Rénovation Urbaine Transforme ses Tours pour un Nouveau Souffle Aubervilliers : la Rénovation Urbaine Transforme ses Tours pour un Nouveau Souffle

Aubervilliers réinvente ses visites dans un souffle de renouveau urbain

Tina BARNEY tisse des liens au jeu de Paume
Axonométrie avant-après de la façade des tours Cités

Il y a quelque chose de profondément politique dans le geste qui consiste à sauver un bâtiment plutôt qu’à le raser. En Seine-Saint-Denis, cette question n’a rien d’abstrait : elle engage des vies, des mémoires collectives et une certaine idée de ce que l’on doit aux territoires longtemps anticipé comme des réserves foncières pour la métropole. À Aubervilliers, la transformation d’un ensemble de tours d’habitation et d’un atelier industriel raconte, à sa manière, un basculement dans la culture architecturale française — celui d’une génération qui préfère composer avec l’existant plutôt que de tout recommencer.

L’existant comme matière première

Pendant des décennies, la modernisation urbaine s’est écrite au bulldozer. On démolissait, on reconstruisait, on effaçait. Le grand ensemble, symbole d’un logement social produit à la chaîne dans les années 1960, incarnait aux yeux de beaucoup l’erreur à corriger. Le réflexe de la table rase a longtemps structuré la commande publique, comme si la disparition physique du bâti suffisait à résoudre les fractures sociales qu’on lui attribuait un peu vite.

Ce qui révèle le travail mené sur ces tours d’Aubervilliers, c’est l’inversion complète de ce paradigme. Réhabiliter, ici, ne signifie pas seulement ravir une façade ou changer des fenêtres. Il s’agit de reconnaître que la structure en béton, souvent solide et surdimensionnée, constitue un capital déjà là, une ressource matérielle et énergétique qu’il serait absurde de gaspiller. À l’heure où la fabrication d’une tonne de ciment pèse lourd dans le carbone du bâtiment, garder les fondations et les planchers existants n’est plus une lubie patrimoniale : c’est une position écologique argumentée.

Cette logique du réemploi structurel change aussi le métier de l’architecte. Il ne dessine plus sur une page blanche, il négocie avec des contraintes héritées, des trames imposées, des hauteurs sous plafond décidées par d’autres avant lui. Cette humilité forcée produit paradoxalement une inventivité nouvelle : sur la greffe des balcons, sur l’épaississement des enveloppes thermiques, sur la redécoupe des logements devenus inadaptés aux modes de vie contemporains. Le bâtiment devient un palimpseste où chaque époque laisse sa trace sans effacer la précédente.

Quand l’industriel devient hospitalier

Tour Cités

La reconversion d’un atelier téqui — ces halles industrielles à la charpente généreuse — obéit à une autre grammaire, mais participe du même mouvement. Ces volumes conçus pour la production, avec leurs hangars, leurs poteaux métalliques et leur lumière zénithale, possèdent une qualité spatiale que le logement standardisé ne connaît guère. La hauteur et est un luxe, la structure apparente une esthétique déjà toute faite.

Le risque, on le connaît : celui de la gentrification par l’architecture. Combien d’anciennes usines transformées en lofts ou en espaces créatifs ont-elles servi de cheval de Troie à l’embourgeoisement de quartiers populaires ? Aubervilliers, aux portes du Grand Paris et de ses valorisations foncières spectaculaires, se trouve précisément sur cette ligne de crête. La beauté brute d’un atelier réhabilité peut aussi bien accueillir des logements accessibles qu’accélérer l’éviction des habitants historiques. L’enveloppe architecturale ne dit rien, à elle seule, du projet social qu’elle abrite.

C’est là que le regard critique doit rester en alerte. La qualité formelle d’une réhabilitation — et elle peut être remarquable — ne dispense pas d’interroger les usages, les loyers, les publics visés. Un bel objet architectural n’est pas neutre.

Le patrimoine ordinaire, enfin considéré

Ce qui se joue à Aubervilliers dépasse largement le cas particulier. C’est la reconnaissance d’un patrimoine longtemps méprisé : celui du logement social de masse et de l’industrie de banlieue. Ni monument classé, ni chef-d’œuvre signé, ce bâti ordinaire mérite pourtant d’être conservé, adapté, transmis. En cessant de considérer ces quartiers comme des zones à assainir, sur leur restitue une profondeur historique et une dignité.

Reste à espérer que cette culture du soin et de la transformation ne devienne pas un simple argument marketing. La vraie réhabilitation se mesure à l’aune de ceux qui y habitent — et qui y restent.

Tour Cités