Louise Nevelson : Rétrospective Événement au Centre Pompidou Louise Nevelson : Rétrospective Événement au Centre Pompidou

Louise Nevelson sort de lombre à Pompidou

Tina BARNEY tisse des liens au jeu de Paume

Il y a quelque chose de troublant à voir un vieil homme, cloué à son lit, brandir une paire de ciseaux comme d’autres saisiraient un pinceau. Cette image, presque photographique, condense à elle seule le paradoxe des dernières années d’Henri Matisse : plus le corps se dérobe, plus l’œuvre semble prendre son envol. L’exposition « Matisse 1941-1954 », présentée au Grand Palais (square Jean-Perrin, avenue du Général-Eisenhower, 75008 Paris) jusqu’au 26 juillet, choisit précisément d’habiter cette dernière décennie, celle où l’artiste, ayant survécu à une opération qui aurait pu l’emporter, parle d’une « seconde vie ». Loin de l’épilogue mélancolique auquel on pourrait s’attendre, c’est un feu d’artifice qui nous attend.

Le ciseau comme prolongement de la pensée

On a longtemps tenu les gouaches découpées pour l’ultime consolation d’un peintre empêché, une solution de repli imposée par la maladie. C’est là une erreur d’appréciation que le parcours proposé au Grand Palais s’attache, heureusement, à dissiper. Car le geste de découper directement dans la couleur ne naît pas du renoncement : il germe dès 1930, lorsque Matisse prépare la grande décoration commandée par Albert Barnes pour sa fondation près de Philadelphie. Punaiser des formes de papier sur une toile, les déplacer, les recomposer à volonté — voici une méthode de travail avant d’être une esthétique. Ce qui frappe, c’est la lenteur de cette maturation. Il faudra près de vingt ans pour que l’outil devienne langage, pour que l’accessoire de l’atelier se hisse au rang d’œuvre autonome.

Cette continuité contredit l’idée d’une rupture. Regardez La Musique de 1910 ou les intérieurs des années 1910 et 1920 : déjà les figures se plaquent sur des aplats, déjà la perspective est congédiée au profit d’une planéité assumée. Le découpage ne fait qu’accomplir, en le radicalisant, un projet vieux de plusieurs décennies. Ce que Matisse cherchait dans la peinture — dessiner avec la couleur plutôt que colorier un dessin —, les ciseaux le lui offrent enfin sans détour. La forme et la teinte naissent d’un même mouvement, dans une simultanéité que le pinceau ne permettait jamais tout à fait.

Une abstraction qui ne dit pas son nom

L’un des mérites de cette rétrospective est de nous forcer à reconsidérer le rapport de Matisse au figuratif. La plupart de ses papiers découpés restent attachés au monde visible — corps, algues, oiseaux, végétaux — mais tellement épurés qu’ils frôlent sans cesse le seuil de l’abstraction. L’Escargot (1953), réduit à une spirale de rectangles colorés, en constitue l’exemple le plus vertigineux : le motif s’est presque entièrement dissous dans la géométrie, ne subsistant que comme trace, comme titre. Les Nus bleus de 1952 poussent la démonstration ailleurs : ces corps féminins semblent sculptés à même la couleur, leurs volumes suggérés non par l’ombre mais par les interstices blancs qui séparent les modules découpés. C’est un art de la soustraction, où le vide travaille autant que le plein.

Cette économie de moyens atteint son sommet dans des œuvres tardives comme La Gerbe ou Les Acanthes, où le blanc du support cesse d’être un fond pour devenir une respiration active. On mesure alors le chemin parcouru depuis la profusion tahitienne d’Océanie, la mer (1946), où coraux et méduses saturaient encore le tissu tendu au mur. Le grand âge n’a pas éteint l’invention ; il l’a décantée. La correspondance nourrie avec André Rouveyre, sur laquelle l’exposition s’appuie, révèle un homme dont le désir de créer demeure absolument intact, y compris privé de ses pinceaux.

Reste une question que le parcours pose sans totalement la trancher : ces découpages relèvent-ils encore de la peinture, ou inaugurent-ils autre chose ? Matisse rêvait de réhabiliter le mot « décoratif », trop souvent employé comme une insulte. En transformant le mur de son atelier niçois de l’hôtel Régina en champ chromatique mouvant, il n’a pas seulement inventé une technique : il a redéfini les frontières entre le tableau et l’espace. Voilà pourquoi ces papiers, d’une fraîcheur qui n’a rien perdu de son insolence, parlent encore si directement à notre époque saturée d’images plates et de couleurs numériques.