
Mercedes-Benz présente son prototype Vision AVTR
Mercedes-Benz a fait sensation au CES de Las Vegas. C’est au sein du Consumer Electronics Show, salon voué…


Un perfecto noir posé sur un siège de cinéma, un ampli à proximité, et rien d’autre : à Gdansk Center for Contemporary Art, Just like heaven tient dans trois objets. Ni écran, ni casque, ni dispositif spectaculaire. Le titre emprunte à une chanson de The Cure, le blouson à toute une mythologie adolescente, le fauteuil à une salle obscure démantelée. Il suffit de rester quelques minutes devant cet agencement pour comprendre que Alexis Puget ne fabrique pas des images : il fabrique des conditions pour que le visiteur en produise lui-même. C’est là, plus que dans son usage assumé du vocabulaire des réseaux, que réside la singularité de ce jeune artiste né en 2000, diplômé en 2024 de la Haute École des Arts du Rhin et aujourd’hui en résidence à Artagon, à Pantin.
On l’a vite classé du côté des artistes qui « parlent Internet », comme on dirait d’un bilingue. L’expression est commode, mais elle rate l’essentiel. Car ce qui frappe dans son travail, ce n’est pas la fluidité avec laquelle il manipule les signes en ligne — pochettes de DVD, selfies, groupes Facebook, imaginaire emo — mais la lenteur qu’il leur impose. Là où le réseau produit de l’affect à débit continu, lui ralentit, isole, met sous vitrine. Ses installations fonctionnent comme des chambres de décompression.

Dans l’exposition Zniwa Smutku, Les moissons de la tristesse, présentée cette année en Pologne, des valises noires sont accrochées aux cimaises comme des trophées ou des scellés. Friday I’m in love (Mr X’s closet) et too sad to tell you partagent cette étrange froideur de salle d’archives : on y devine un dossier, une affaire, une personne, mais le récit ne se referme jamais. L’artiste revendique d’ailleurs des enquêtes au long cours dont l’aboutissement importe moins que le protocole. Le geste est plus radical qu’il n’y paraît. À l’heure où chaque contenu en ligne s’accompagne d’une conclusion préfabriquée — un titre-appât, un verdict, un fil de commentaires qui tranche —, refuser la résolution devient une position esthétique et presque politique.

Ses objets ont le statut trouble de la relique : ils ont manifestement appartenu à quelqu’un, ils portent des traces d’usage, ils exigent qu’on leur invente une histoire. Le cuir, le métal, le tissu font ici office de disques durs affectifs. C’est une manière très concrète de rappeler que rien de ce qui circule en ligne n’est immatériel : tout finit par se déposer sur des corps, dans des placards, sur des surfaces qui vieillissent.
Le détail le plus révélateur de sa pratique est peut-être le moins visible : les cages de Faraday. Un artiste que l’on croit obsédé par la connexion travaille en réalité sur ce qui l’interrompt. Radio pirate, captation sonore de terrain, cinéma privé d’image et de son, blindage électromagnétique : ces motifs dessinent, en creux, une cartographie des zones mortes. La question n’est plus « comment être en ligne ? », mais « qu’est-ce qui subsiste quand le signal s’éteint ? ».
Cette attention au son — au grain d’un enregistrement, à l’espace qu’il ouvre dans une salle vide — le distingue nettement de la production installative contemporaine, souvent saturée d’écrans et de projections. Un ampli silencieux en dit parfois davantage qu’une vidéo de vingt minutes. On pense à toute une lignée d’artistes ayant fait du bruit de fond et de la fréquence parasite un matériau de sculpture ; Alexis Puget y ajoute une dimension romanesque, empruntée à la science-fiction et au cinéma de genre. Suivant une intuition défendue par le romancier Kim Stanley Robinson, pour qui l’anticipation constitue la forme la plus exacte pour décrire le présent, il traite les décombres du web des années 2000 comme les vestiges d’une civilisation déjà lointaine.
Reste une réserve, et elle mérite d’être formulée. Le modèle de l’enquête inachevée, très en vogue chez les artistes de sa génération, peut se retourner contre lui : à force de ne rien conclure, on finit parfois par ne rien affirmer. Le vernaculaire numérique — l’esthétique du forum, du fichier corrompu, du fan-art oublié — est devenu un répertoire de formes largement exploité, et le charme mélancolique qu’il dégage risque de se figer en style.
Ce qui préserve Alexis Puget de cet écueil, c’est précisément son goût de l’artisanat et du bricolage : ses pièces sont faites, montées, soudées, choisies une à une, ce qui les rend irréductibles à une simple citation d’ambiance. Ses passages en résidence, notamment au Bel Ordinaire, ont manifestement nourri cette exigence de fabrication. Restent des objets qui tiennent debout tout seuls, sans légende explicative, sans appareil critique — et c’est bien la meilleure preuve qu’une œuvre a quelque chose à dire au-delà de son sujet.