Bogotá : un appartement familial repensé autour du vide central Bogotá : un appartement familial repensé autour du vide central

À Bogota, un appartement familial réorganisé autour du vide

Dans la capitale colombienne, un patio central évide le logement pour capter la lumière, au risque d’amputer des mètres carrés précieux.
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Moments clés

Un escalier en bronze comme pièce maîtresse

L'entrée est réorganisée autour d'un escalier doté d'une main courante en bronze coulé qui relie les niveaux de l'appartement.

La couleur comme système de hiérarchisation

Chaque pièce reçoit une tonalité dominante qui remplace les cloisons et signale sa fonction dans l'espace ouvert.

Un mélange assumé d'époques et de styles

Le salon superpose tapis ancien, mobilier contemporain, pièces du XXe siècle et œuvre d'art sans hiérarchie stylistique.

La préservation de la mémoire du lieu

La designer conserve les boiseries d'origine et confie la fabrication à des ateliers locaux plutôt que de tout remplacer.

Veronica Mishaan, architecte d’intérieur installée à Bogotá, vient de livrer dans la capitale colombienne la refonte complète d’un appartement en attique déployé sur plusieurs niveaux, occupé par un couple de collectionneurs, leurs enfants et leurs petits-enfants. Le programme tenait en deux exigences contradictoires : conserver intacte une accumulation d’œuvres d’art et d’antiquités constituée sur des décennies, et rendre le lieu à nouveau praticable pour une famille qui reçoit beaucoup. Plutôt qu’une table rase, la designer a opéré par soustraction et par recalage : redistribution des circulations, nouvelle palette chromatique, parquets et menuiseries en chêne dessinés sur mesure, enduit marmorino lissé dans le salon et les dégagements pour offrir aux tableaux un fond neutre.

Le geste le plus franc se joue dans l’entrée, où un escalier équipé d’une main courante en bronze coulé relie les différents plateaux. La pièce est traitée comme une sculpture habitable : la rampe se ramifie en montant, à la manière d’une branche, et dialogue avec une suspension en porcelaine signée Elsa Foulon. Ailleurs, un revêtement mural en fibres végétales tapisse la salle à manger, la chambre principale et le salon familial, apportant une rugosité discrète que l’enduit minéral ne pouvait pas donner. Partout, l’orientation du mobilier obéit à une règle unique : regarder dehors, vers la végétation urbaine et la ligne des montagnes.

L'appartement est conçu pour patiner — ce qui, dans la production domestique actuelle, relève presque du parti pris critique

À Bogota, un appartement familial réorganisé autour du vide

Clés de lecture

Comment concilier une collection d'art familiale avec un espace de vie fonctionnel ?

Par soustraction, redistribution des circulations et fonds neutres pour les œuvres

Quel rôle joue l'escalier dans ce réaménagement d'attique à Bogotá ?

Il devient une sculpture habitable grâce à sa rampe en bronze coulé

Pourquoi chaque pièce adopte-t-elle une tonalité chromatique distincte ?

La couleur remplace les cloisons et hiérarchise les usages domestiques

Comment Veronica Mishaan préserve-t-elle la mémoire du lieu ?

En conservant les boiseries d'origine et en recourant aux ateliers locaux

L’escalier, et non le salon, tient lieu de colonne vertébrale au projet

On parle rarement des escaliers dans les appartements. C’est pourtant là que se mesure la qualité d’un réaménagement en intérieur, parce que c’est le seul élément qui engage réellement la structure et la fabrication. Le choix du bronze coulé — matériau coûteux, lent, irréversible — dit quelque chose du contrat passé avec les propriétaires : on ne repeindra pas cette pièce dans cinq ans. Dans un marché saturé de rénovations pensées pour la photographie et la revente, cette main courante fonctionne comme une déclaration d’intention, et son motif végétal fait entrer le paysage par une voie détournée, celle de l’artisanat et non de l’image.

À Bogota, un appartement familial réorganisé autour du vide

Le reste de l’appartement travaille selon le même principe d’importation du dehors, mais par touches : motifs floraux, nuances empruntées à la flore, essences naturelles au sol. L’approche pourrait verser dans le pastiche champêtre ; elle y échappe parce que les matériaux restent sobres et tactiles, et que le cadrage des vues prime sur l’ornement. La fenêtre est traitée comme un tableau supplémentaire dans la collection.

La couleur sert ici de système de classement, pas de décoration

À Bogota, un appartement familial réorganisé autour du vide

Chaque pièce reçoit une tonalité dominante qui en fixe l’usage. Le bureau est laqué dans un bleu profond, bibliothèques intégrées et boiseries d’origine comprises, en écho à un tapis Stark à motif léopard bleu — l’animalier assumé comme contrepoint à la gravité du meuble. La chambre principale bascule dans un indigo dense, grâce à un papier peint Phillip Jeffries semé de fleurs claires, dont le rose pâle est repris par le zellige, le travertin et le marbre des salles de bains. Le salon familial superpose murs bleu foncé, canapé terre cuite et rideaux à motifs animaliers qui font la couture entre les deux. Les petits-enfants disposent de lits superposés en bois sur mesure et d’une salle de jeux aux menuiseries vert sauge.

Ce découpage chromatique n’a rien d’anecdotique : il remplace les cloisons que la vie contemporaine ne supporte plus. Dans un appartement où les espaces communiquent, la couleur devient l’outil de hiérarchisation, celui qui signale au visiteur s’il se trouve dans une pièce de représentation ou dans un territoire domestique.

À Bogota, un appartement familial réorganisé autour du vide

Un intérieur assemblé pour durer plutôt que pour être photographié

Le premier salon résume la méthode : un tapis ancien d’Aubusson, un canapé en laine bouclée fabriqué sur mesure par Lee Jofa, des fauteuils du milieu du XXe siècle de Donzella, des tables basses en fer martelé issues du vocabulaire du studio, et une œuvre de Peter Halley au mur. Quatre époques, quatre régimes de fabrication, aucune hiérarchie affichée. C’est exactement ce que la décoration d’intérieur fait de mieux lorsqu’elle renonce au style unifié : elle accepte que la maison soit un dépôt de temps et non un décor.

À Bogota, un appartement familial réorganisé autour du vide

Reste la question de fond, que ce projet pose avec netteté : à quoi bon rénover si l’on efface la mémoire d’un lieu ? Veronica Mishaan répond en conservant les boiseries d’origine sous une laque neuve, en recyclant l’existant plutôt qu’en le remplaçant, et en confiant une part importante de la fabrication à des ateliers locaux. L’appartement est conçu pour patiner — ce qui, dans la production domestique actuelle, relève presque du parti pris critique.

En bref

  • Projet : réaménagement d’un appartement en attique sur plusieurs niveaux
  • Architecture : Veronica Mishaan
  • Programme : logement familial avec collection d’art et d’antiquités, bureau, salon familial, chambres d’enfants et salle de jeux
  • Ville : Bogotá
  • Pays : Colombie