Artprice mise sur ses algorithmes pour estimer la valeur des œuvres d'art Artprice mise sur ses algorithmes pour estimer la valeur des œuvres d'art

Artprice confie à ses algorithmes l’estimation des œuvres d’art

En automatisant la cotation, Artprice promet des estimations instantanées, mais interroge la place de l’expertise humaine sur un marché opaque.
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À Luxembourg, dans les murs du SnT, le centre de recherche de l’Université du Luxembourg, un chercheur nommé Afshin Khadangi travaille à une machine d’un genre particulier : un système d’estimation destiné non pas à remplacer les experts du marché de l’art, mais à leur fournir une pièce justificative. Le dispositif n’a rien d’un oracle. Il agrège quatre familles de signaux — la provenance d’une œuvre, le contenu des catalogues, les ventes comparables et le degré de reconnaissance institutionnelle de l’artiste — puis confronte cet ensemble aux données de marché les plus récentes disponibles. Ce qui en sort n’est jamais un prix unique, mais une fourchette accompagnée du raisonnement qui l’a produite. Libre au spécialiste de s’en emparer, de la corriger ou de la jeter.

Cette nuance de conception, apparemment mineure, est en réalité le cœur du sujet. Car la matière première de l’outil est étonnamment physique : ce sont des étiquettes collées au revers d’un châssis, des tampons de douane, des factures jaunies, des mentions dans un catalogue raisonné, des rapports de condition rédigés à la loupe binoculaire, des procès-verbaux de vente. Autant de traces matérielles qu’un expert lit depuis toujours comme un archéologue déchiffre une stratigraphie, et qu’un modèle statistique ne peut manipuler qu’après leur transformation en données. Le passage du carton d’archive au vecteur numérique n’est pas neutre : il décide de ce qui compte.

Amoncellement d'écrans de télévision et d'ordinateur dans le coin d'une galerie d'art.
Une vue d'ensemble de l'exposition de TRASHART, telle qu'elle se présente aujourd'hui aux visiteurs © L’Avant Galerie Vossen

Ce que l’algorithme mesure vraiment, ce n’est pas la valeur mais la mémoire du marché

Il faut insister sur un point que l’enthousiasme technologique escamote volontiers : un système entraîné sur des ventes comparables ne calcule pas la valeur d’une œuvre, il calcule la probabilité que le marché se répète. Il modélise une mémoire, pas un jugement. Le risque est connu des économistes sous le nom de performativité : si les maisons de vente, les assureurs et les gestionnaires de fortune s’appuient sur des fourchettes issues des adjudications passées, et si ces adjudications nourrissent à leur tour le modèle, la boucle se referme. L’outil ne prédit plus le marché, il le fabrique — en consolidant les cotes établies et en pénalisant mécaniquement tout ce qui n’a pas encore d’antécédent chiffré.

Marché de l'art: l'IA peut-elle fixer la valeur d'une œuvre?
Sur le marché de l'art, l'intelligence artificielle peut-elle désormais fixer la valeur d'une œuvre?

Le contexte explique cet appétit. Fin juin, la jeune pousse californienne Valence a présenté ce qu’elle revendique comme la première structure de gestion de patrimoine familial entièrement pilotée par intelligence artificielle, signe que l’automatisation quitte le terrain balisé des portefeuilles cotés pour aborder des actifs beaucoup plus rétifs à la modélisation. Le rapport Art & Finance 2025 de Deloitte pointe la même dynamique : l’art s’installe comme classe d’actifs, utilisée pour diversifier un patrimoine, organiser une transmission ou adosser un financement, et les nouvelles générations de collectionneurs exigent davantage de transparence. Autrement dit, la demande porte moins sur un prix juste que sur un prix traçable, opposable, vérifiable par un tiers. C’est une demande de conformité, pas d’esthétique.

Les œuvres qui échappent au modèle sont précisément celles de notre époque

Reste l’angle mort, et il est vaste. Que fait un tel système devant l’accumulation d’écrans de télévision et de moniteurs d’ordinateur empilés dans un angle de galerie, comme on pouvait en voir à l’exposition TRASHART à L’Avant Galerie Vossen ? La provenance existe, la reconnaissance institutionnelle peut exister, mais les ventes comparables manquent, et surtout les variables décisives ne figurent dans aucune base : la durée de vie d’un tube cathodique, la disponibilité des pièces de rechange, le coût d’une restauration ou d’une migration logicielle, l’existence d’un protocole d’installation signé par l’artiste. Pour l’art numérique, la performance, l’installation ou les pratiques issues de scènes peu documentées par les places de marché occidentales, l’absence de données ne signifie pas une valeur faible : elle signifie une incertitude que le modèle traduit pourtant en décote.

On peut alors retourner la question. Plutôt que de demander si une machine sait fixer un prix — elle ne le sait pas, et son concepteur ne le prétend pas —, mieux vaut observer ce que sa généralisation ferait au métier d’expert. Le savoir de l’appréciateur est aujourd’hui largement tacite, incorporé, transmis par compagnonnage devant les œuvres. Exiger qu’il soit systématiquement doublé d’un raisonnement écrit et auditable, c’est renforcer la confiance dans le marché, mais c’est aussi déplacer l’autorité : de la personne qui regarde vers le document qui justifie. Le supplément d’âme restera humain, comme le veut la formule rassurante. Encore faut-il s’assurer qu’il reste également décisionnaire.